Etiquette : Dunkerque

Le Reuze de Dunkerque début du 19e siècle

Reuze et son escort - Carnaval de Dunkerque debut du 19e siecle

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Représentation du Reuze de Dunkerque sous la Restauration (1815-1830) : haut de 8.50 m, il portait le costume militaire des anciens chevaliers, cuirasse et casque ou chapeau à cornes avec un plumeau tricolore, large cimeterre (sabre oriental) et robe rouge.


Rosendaël Dunkerque 1885


Histoire vraie de deux négriers

Auteur : Henri Malo – Le Mercure de France / 16 février 1910.

Il n’a jamais été facile de savoir ce qui se passe à bord des navires. Les nombreuses commissions chargées d’enquêter sur notre marine militaire ont pu s’en apercevoir. Quant à l’indiscret qui, il y a quelques années, eut la malencontreuse idée de vouloir pénétrer les mystères d’un terre-neuvier breton, on se souvient qu’il en mourut.

S’il en est encore ainsi de nos jours, on s’imagine ce qu’il en dut être dans un temps où le capitaine était réellement le seul « maître à son bord après Dieu ». Les voyages étaient de longue durée ; on relâchait dans des régions lointaines d’où les nouvelles mettaient de longs mois à venir. Quant à la sincérité des déclarations faites par les gens de mer à leur retour aux greffes des Amirautés, elle est fortement sujette à caution : les rapports sont truqués à volonté ; certains capitaines avouent même tenir deux livres de bord, l’un, en clair, contenant la vérité pour les autorités compétentes, l’autre, en une écriture convenue et secrète, contenant la vérité vraie.

Les ordonnances royales se montrent impuissantes à empêcher les équipages de prêter solennellement le serment de ne rien dévoiler de ce qui se passera à bord: le bavard a trop lieu de craindre de rudes représailles.

Parfois, une dénonciation anonyme parvient au procureur de l’Amirauté; l’appareil judiciaire se met en mouvement; des rancunes qui couvaient trouvent soudain l’occasion de s’exercer, les langues se délient, et la vérité arrive à se faire jour. Ce sont des pièces d’instructions judiciaires qui nous ont permis de reconstituer l’histoire vraie de deux négriers. Tous deux se rattachent au port de Dunkerque, privilégié sous l’ancien régime pour le commerce avec les colonies françaises ; les armateurs y joignirent tout naturellement la traite des noirs.

Une des principales franchises conservées par Louis XIV à sa nouvelle conquête fut l’exemption des classes pour les gens de mer qui la fréquentaient. Afin d’avoir un certain nombre d’inscrits maritimes dans cette région, le roi dut les y importer du quartier de Boulogne. Mais ce désavantage pour la marine militaire fut largement compensé par le bénéfice que retira le port de l’afflux d’une quantité de marins étrangers, qui formèrent le principal noyau des équipages des bâtiments corsaires.

Au début du 18e siècle, trois ans après la paix d’Utrecht, un Irlandais appelé Edmond Burke commandait une frégate de Dunkerque, le Saint-Jacques, armée par Mathieu de Wulf, qualifié « bourgeois de cette ville, marchand et capitaine de navires », lequel avait été l’un des plus fameux corsaires de la dernière guerre (Arch. du Greffe du Trib. de commerce de Dunkerque, Registre secret, I, f° 18).

Un peu plus tard, vers la fin de l’année 1721, la société d’armement « de Wulf et Compagnie » armait une autre frégate, le Comte de Toulouse, pour aller faire le commerce des nègres ; le commandement en fut confié à Burke. Il s’associa dans l’armement pour un huitième. Sa commission de premier capitaine lui valut 400 livres d’appointements par mois; ses droits de commission furent réglés à 4% des nègres qui seraient achetés, et à 4% de ceux qui seraient livrés à terre; il eut encore droit à vingt nègres de privilège, et enfin à 4% sur toutes autres marchandises. Ses armateurs le munirent d’une lettre pour le sieur Lejeune, leur correspondant au Cap Français de Saint-Domingue, chargé de recevoir sa cargaison : et Burke mit à la voile.

Il fit route pour Madagascar, commerça dans les parages de l’Océan Indien, et réussit à échanger ses marchandises de troc contre une cargaison d’or, d’argent, de diamant, de marchandises des Indes très riches, c’est du moins lui qui l’affirme ((Bib. Nat. f° Fm. 2558), et d’esclaves. Ainsi chargé, il se dirigea sur le lieu de sa destination, et aborda au Cap Français le i5 mars 1723.

A son arrivée, un négociant, le sieur Charles Legac, lui apporta une lettre de ses armateurs lui enjoignant de ne pas remettre au sieur Lejeune celle qu’il avait entre les mains, et de s’en rapporter à Legac pour toutes ses opérations commerciales. Sitôt à terre, il alla, conformément aux ordonnances, faire sa déclaration à l’Amirauté et au Domaine; après quoi, il fit visiter ses noirs par Legac, un médecin et un chirurgien-major : les noirs furent reconnus en bon état, la vente en fut autorisée.

Burke se préparait à réaliser les gros bénéfices qu’il escomptait, lorsque, trois jours après son arrivée, le 18, il se vit arrêter par ordre du gouverneur, et mener prisonnier à bord du vaisseau du roi le Portefaix, commandé par M. de Tilly. Deux garnisons, comprenant un sergent, un caporal et quinze soldats, furent installées sur le Comte de Toulouse et à la factorerie de Legac. Burke affirma par la suite que, sans que le moindre inventaire en ait été dressé, ses effets furent abandonnés aux soldats et à ses « ennemis » ; on saisit ses registres, ses connaissements, ses livres de compte, ses factures, bref tous ses papiers de bord avec ses instruments de navigation. Le lieutenant général de l’Amirauté aurait encore fait enlever et forcer neuf coffres pleins d’or et d’argent. Au doigt même de Burke, on prit un brillant qui lui avait coûté 4oo livres à Madagascar. Enfin, « pour comble de malheur », il se vit impliqué dans une affaire d’assassinat.

Que s’était-il donc passé ? c’est ce que le procès criminel qui s’en suivit va nous apprendre (Bib. Nat., f° Fm, 1883).

Quelque temps après que le Comte de Toulouse avait quitté Dunkerque, Grégory, le second capitaine, s’aperçut que, contrairement à son attente, on n’allait pas faire la traite à la côte de Guinée. Il eut une explication avec Burke, et apprit que l’on devait tout, d’abord vendre des armes aux pirates et forbans de Madagascar. Il se refusa à accepter la responsabilité d’un trafic qu’il considérait comme un « crime capital »; il insista, ignorant que le capitaine obéissait aux instructions de ses armateurs, et tenta de s’opposer à la décision prise. Constatant qu’il n’y pouvait rien changer, il déclara qu’on ne la réaliserait que contre son gré, et sans son consentement.

Dès lors, Burke jura sa perte. Il se concerta avec Laurent O’Kalan, l’aumônier du bord (un assez inconcevable aumônier, comme on va le voir) et son propre beau-frère, Henry Voilche (Walsh). Tous trois s’assurèrent la complicité de plusieurs hommes de l’équipage.

Leur plan une fois arrêté, Burke séquestra son second pendant deux jours et demi dans sa chambre ; après ce temps, l’aumônier vint l’y trouver, et l’amusa de bonnes paroles pour tâcher de le faire revenir sur ses dispositions premières. Voyant qu’il n’y réussissait pas, il sortit de la chambre pour y rentrer quelques instants après accompagné de matelots affidés. O’Kalan tira sur Grégory le premier coup de pistolet, aussitôt suivi de plusieurs autres, puis le jeta à la mer par la fenêtre. La victime essaya de se sauver à la nage : l’aumônier, le pistolet au poing, contraignit le nommé Berlemont à l’achever d’un coup de fusil. On repêcha ensuite le cadavre pour le dépouiller de ses hardes ; on lui ôta ses boucles et tout ce qu’il portait de précieux. Au cours de ses voyages en Chine et aux Indes, Grégory avait amassé des biens assez considérables : ses assassins se les partagèrent.

Burke avait tenté d’entraîner dans son parti les frères Bouand, Suisses de nation, l’un chirurgien-major, l’autre apothicaire sur le Comte de Toulouse. Ils ne répondirent pas à ses sollicitations, et d’eux aussi le capitaine chercha à se débarrasser. Il est bon de dire qu’ils possédaient personnellement sur le navire pour plus de 45000 livres de marchandises. Un jour, qui tombait en temps de carnaval, étant à la côte de Madagascar, ils descendirent à terre en leur compagnie, sous prétexte d’aller à la chasse. Sitôt hors de la vue du rivage il les mit aux fers. Pour que les gens de son équipage, qui semblent n’avoir pas approuvé des cruautés dont ils pouvaient devenir victimes, ne les entendissent pas crier, il avait fait organiser par l’aumônier O’Kalan un « tam-tam » retentissant : tandis que tambours, cymbales, trompettes et violons faisaient rage, dix nègres assommaient les frères Bouand à coups de bûches. Ils les traînèrent ensuite enchaînés et accrochés par une main et par un pied, dans la direction de la mer, avec l’intention de les y jeter. Un homme de l’équipage s’en aperçut, et donna l’alarme ; les autres accoururent, et décrochèrent les deux malheureux. Mais lorsqu’ils voulurent les rafraîchir et les panser, Burke et ses complices les en empêchèrent, les armes à la main.

Cette attitude des hommes leur donna toutefois à réfléchir. Pour se tirer d’embarras et perdre les Bouand, voici ce qu’ils imaginèrent : l’aumônier, sans prendre la peine de baptiser deux jeunes nègres de la cargaison, les fit communier, puis leur suggéra de déclarer qu’ils avaient vu quatre diables sortir des lits des frères Bouand. Le Comte de Toulouse ayant relâché à Pernambouc, qui appartenait aux Portugais, O’Kalan s’empressa de dénoncer au gouverneur les Suisses comme sorciers. Le gouverneur les renvoya devant le tribunal de l’inquisition. Les inquisiteurs commencèrent leurs interrogatoires, et ne tardèrent pas, en confrontant les dépositions de Burke et de O’Kalan avec celles de l’équipage, à en constater les faussetés, à deviner que tous deux en voulaient surtout aux richesses de ceux qu’ils accusaient. Ils enfermèrent l’aumônier dans un couvent. Mais Burke parvint à négocier avec le supérieur, qui délivra le prisonnier. Ce supérieur fut par la suite interdit à perpétuité, et déposé. De leur côté, Burke et O’Kalan s’étaient sauvés à bord de leur navire, qui mit aussitôt à la voile.

C’est dans ces conditions que le Comte de Toulouse avait gagné Saint-Domingue, le lieu de sa destination.

Là, l’équipage, libéré de la contrainte de la discipline du bord, avait dénoncé l’assassinat de Grégory, et les sévices exercés contre les Bouand (B. N. f° Fm 1883). L’arrestation des coupables s’ensuivit aussitôt; leur procès fut instruit au criminel. L’interrogatoire des hommes révéla sur le compte du capitaine des détails plutôt pittoresques : le trompette du Comte de Toulouse, s’étant permis de blâmer les cruautés de Burke, s’en était vu faire l’application ; l’irascible Irlandais lui coupa l’oreille droite, lui fendit le visage, et lui brûla les deux mains. Un matelot, Portugais de nation, ayant engagé le trompette à se soustraire à de pareils traitements, fut châtié de deux coups de pistolet, et, comme il n’en mourait pas assez vite, O’Kalan l’acheva d’un coup de fusil.

Et encore, le maître-coq ayant eu le malheur de laisser de l’écume sur la soupe, Burke, pour le punir, le coiffa de la marmite bouillante ; puis, quotidiennement, il le fit attacher nu sur un affût de canon, et fustiger jusqu’à ce que le pauvre diable, un vieillard de soixante-cinq ans, en mourût.

Une sentence du 22 mai 1723 condamna Burke, O’Kalan, Voilche et Berlemont à être pendus, après avoir restitué à la veuve de Grégory et aux Bouand les biens dont ils les avaient dépouillés. Ce premier jugement fut confirmé par un arrêt du Conseil supérieur du 8 juin suivant. Mais alors la Compagnie des Indes intervint pour demander la cassation de l’arrêt; les armateurs réclamèrent la mainlevée du navire et de la cargaison, confisqués à tout hasard par le receveur de l’Amiral de France, si bien que l’affaire fut évoquée de la colonie à la métropole. Tandis que Burke goûtait les charmes d’une villégiature au Fort-l’Evêque, Voilche était pendu à Ostende, et O’Kalan mourait en prison, à Nantes. Un doute plana sur la fin de l’aumônier ; elle avait été précédée d’un testament innocentant complètement le capitaine : ce dernier affirma qu’elle fut naturelle, tandis que ses adversaires la mirent sur le compte du poison, en faisant remarquer que Burke avait un intérêt capital à ce que son complice ne subît pas la question.

Burke bénéficia de ce doute : il fut condamné en fin de compte à un an de prison, et à 3000 livres envers la veuve de Grégory. En 1728, nous le trouvons encore au Fort-l ’Evêque, d’où il demandait instamment sa liberté. Dans sa supplique, il se déclarait volé : sa cargaison devait valoir de quatre à cinq millions de livres et on n’en retrouvait plus que pour 90.000 (B. N., f° Fm 2558.).

Il est possible que la traite des noirs, ainsi comprise, rapportât de sérieux bénéfices ; mais pratiquée plus normalement elle semble avoir été moins fructueuse. Le commissaire des guerres Sergent, après une inspection à Dunkerque, écrivait en juillet 1729 (Mémoires concernant la ville de Dunkerque, Bull. Union Faulconnier, 1907, t. X, p. 115.) : « Il est party, il y a dix jours, un vaisseau de 260 tx. pour le compte des négociants de Dunkerque, pour aller en Guynée y achetter des nègres et les transporter aux isles françoises de l’Amérique et l’on n’en a point encore vu qui ayt bien réussi. Il est très difficile et fort risquable par les maladies qui se mettent dans ces gens-là, et par les calmes qui les arrestent trop longtemps dans ces mers. » En vérité, le cas du capitaine Morel, commandant le Duc-de-Choiseul, ayant vu mourir de maladie tout son équipage à la côte d’Afrique et restant seul avec le chirurgien pour contenir vingt-cinq captifs, n’est pas aussi exceptionnel qu’on serait tenté de le croire (Lettre de Sartine à d’Anglemont, du 12 novembre 1776, Arch. de Mar. de Dunkerque, B2, reg. 7.).

Mais les difficultés de cette nature ne furent pas les seules, ni peut-être les moindres, que rencontrèrent les traitants.

Les Anglais ne trouvèrent pas d’emblée, afin de ruiner nos colonies d’Amérique, le moyen si simple et si peu coûteux de nous faire renoncer de nous-mêmes au commerce des noirs en jouant avec une admirable maestria de cette fameuse « sensibilité » qui fut comme la marque de fabrique des âmes de nos pères au 18e siècle, et dont les dernières vibrations-nous font encore à l’heure actuelle commettre un nombre si respectable de solennelles bévues. Au début, il leur fallut bien employer la force. Ils n’y manquèrent pas, et ils le firent comme tout ce qu’ils font, en toute conscience. L’action tenace et inlassable des particuliers vint ici encore en aide aux vues de leur gouvernement, avec un ensemble, une discipline, dont seuls ils donnent un pareil exemple, et qui constituent une de leurs plus grandes forces.

Les registres des Délibérations de la Chambre de Commerce de Dunkerque ont gardé l’écho des plaintes adressées à leurs armateurs par les capitaines que molestaient les Anglais. Pierre-Jean Bart, officier du Roi, neveu du fameux corsaire, et qui devait avec son fils trouver une mort héroïque sur la Danaé au début de la guerre de Sept ans, commandait en 1750 la Flore, navire armé par Pierre Tugghe pour la traite des nègres et le commerce des isles d’Amérique. Le 1er mai de cette année, il se plaignait amèrement dans une longue lettre des obstacles que les Anglais lui avaient opposés ; il avait dû surmonter les difficultés les plus inextricables pour acheter 407 esclaves, dont 108 étaient morts avant d’arriver au Cap Français de Saint-Domingue. Il insistait sur ce que nos rivaux « gâtaient » le commerce de la France, non seulement en lui suscitant une opposition systématique et des empêchements sans nombre, mais aussi en introduisant dans les colonies françaises des nègres et autres marchandises à plus bas prix que les négociants français, malgré la croisière des navires de guerre (Bibl. Nat., ms. nouv. acq. fr., 4.977, f° 213 v.).

La Chambre de Commerce transmit les doléances des armateurs au ministre de la Marine, Antoine-Louis Rouillé, comte de Joui, qui répondit : « Le roi a déjà fait porter des plaintes à la Cour d’Angleterre sur les difficultés que les navires français éprouvent pour la traite à la côte d’Anamalou, et il y a lieu d’espérer qu’il sera donné des ordres convenables pour faire cesser ces difficultés.» II y eut, en effet, « lieu d’espérer », jusqu’au jour où les Anglais eurent définitivement anéanti notre marine, et accaparé notre empire colonial (Reg. del. Ch. de comm. de Dunk., XXIII, f° III).

Un de leurs nombreux actes d’hostilité motiva la procédure où nous avons puisé les éléments d’un récit, qui nous permettra d’entrer dans le détail exact de l’existence et des opérations des traitants (Déclaration du capitaine Maginel, du second capitaine Courson, à l’Amirauté du Bourg-Saint-Pierre de la Martinique ; série des procès-verbaux de bord du Samuel-Marie, aux Arch. du Greffe de Tribunal de commerce de Dunkerque.).

Le 27 avril 1760, à quatre heures du matin, le senault le Samuel-Marie, jaugeant 90 tx., armé de 4 canons et 7 pierriers, équipé de 37 hommes, appareilla du port de Dunkerque. L’armateur, Rutlidge, était ce banquier qui, cinq ans plus tôt, avait avancé la majeure partie des fonds nécessaires à l’armement des navires sur lesquels le Prétendant Charles- Edouard passa en Ecosse (Emile Mancel, Gaspard Bart et ses descendants, Bull. Union Faulconnier, 1904, t. VII, p. 29.).

Le capitaine, nommé Jean-Baptiste Maginel, avait ordre de faire la traite à la côte de Guinée. Il emportait une cargaison de « fer, plomb, rasades, eau-de-vie, et autres marchandises permises et convenables pour ladite traite ». Tous ses papiers de bord étaient en règle, depuis le congé de l’Amiral jusqu’à l’autorisation de la Compagnie des Indes, datée de Paris, le 14 février précédent.

Parvenu à l’atterrage de la côte de Guinée, il relâche à Gorée pour faire de l’eau et du bois : le gouverneur lui refuse le second objet. Il remet bien vite à la voile, le 29 mai, pour en quérir ailleurs. C’est son premier déboire. Le second lui vient de son subrécargue., un Anglais nommé Fowler, qui fait en outre fonction de pratique,, et dont il a ordre de suivre les instructions. Tous deux ne s’entendent que par interprète, et y parviennent difficilement, Fowler entrant à tous propos dans de furieuses colères. Or, le Samuel-Marie ayant sa chaloupe et son canot à la traîne, Maginel, qui prévoit du gros temps, veut la hisser à bord : cela suffit pour que le subrécargue s’y oppose, sous prétexte que, dans ce pays, il est d’usage de la laisser à la traîne. Le capitaine, après une violente discussion, doit s’incliner ; comme il l’a prévu, une tempête s’élève; il faut mettre à la cape ; la mer devient grosse ; une lame emplit la chaloupe qui chavire, et qu’il faut bien alors hisser à bord : son gouvernail est brisé, et elle perd trois tierçons cerclés de fer et sa grand’voile. Le vent souffle de plus belle; la situation devient dangereuse. Maginel réunit en conseil son état-major, et, afin d’éviter de se perdre corps et biens, on décide de courir vent arrière pour aller mouiller à la rivière de Sierra-Léone, où l’on parvient sans plus d’encombre le 17 juin.

C’est un endroit très fréquenté des négriers. Sept navires s’y trouvent en ce moment, quelques-uns depuis plus de six mois. Maginel reconnaît un Nantais, deux Bordelais, et un compatriote de Dunkerque ; les trois autres arborent pavillon britannique. Il lui semble qu’il y a là trop de monde pour opérer fructueusement, mais Fowler, dit-il, « m’aubligea d’y rester et de faire la traitte comme les autres, ce que je réusisez asez bien aprez la mort dudit Fauler ». Une dernière colère, et probablement aussi une crise d’alcoolisme, l’ayant à sa grande satisfaction débarrassé de son fâcheux subrécargue, Maginel, son navire réparé, approvisionné d’eau et de bois, cingle vers les îles Bananes. Le 30 juin, parvenu heureusement à la rade de la grande île Banane, lui et ses officiers commencent leur trafic le long de la rivière de Cerbera. Chacun s’installe à terre dans une hutte en torchis décorée du nom de magasin. Il va falloir ruser avec les concurrents, résister aux pilleries des chefs du pays, et aussi des habitants, contenir les captifs toujours prêts à la révolte, et les ménager cependant de manière à ne pas les détériorer, car ils représentent une valeur marchande. Et cela tandis que la fièvre mine et brise toute énergie. Que de mélancolie dans le texte fruste de ces procès-verbaux qui constatent l’ouverture des caisses de vin de Malaga, de vin mousseux, ou de bière ! L’état-major est réuni au complet, les hommes jettent un coup d’œil inquiet : la caisse ouverte, on constate que les deux tiers des bouteilles sont brisés, ou que les bouchons ont sauté. L’eau, embarquée lorsque les paquets de mer ont inondé-le pont, a pénétré jusqu’à la cale ; des vivres et des marchandises sont avariés. Il ne reste qu’à continuer à grelotter de fièvre, sans le cordia qui donne du ton ou le breuvage qui rafraîchit.

Le 10 septembre, J.-B. Maginel a récolté 78 captifs. Il en aurait davantage, sans une série de lamentables mésaventures.

D’abord son second, Courson, eut le malheur de perdre deux esclaves, « lesquels, malgré que quatre gens de son équipage fussent couchés avec eux, eurent la finesse et la ruze, quoyque bien enchainés, de se débarrasser et de faire un trou au mur » par lequel ils se sauvèrent. On se mit en campagne à leur poursuite ; on n’en rattrapa qu’un, retombé aux mains d’un chef du pays, qui le rendit contre une rançon de 32 barres. Le second, on l’apprit par la suite, arrêté par d’autres noirs, fut revendu au capitaine d’un bâtiment de Bordeaux.

La nuit du 3 septembre, ç’avait été une autre fuite : le capitaine souffrant d’une forte fièvre, le chirurgien l’oblige à se coucher. Il s’y décide, « après avoir fait une petite remontrance à l’équipage d’avoir à bien veiller, »… et à minuit, on l’avertit que deux des plus beaux nègres, « malgré qu’ils étaient bien enchaînés, eurent le secret de sortir de l’entrepont dudit senault, et de passer par la petite écoutille de l’avant, après quoy ils prirent le canot avec tant d’adresse et de subtilité que personne du bord ne s’en aperçut ».

Le capitaine fait tirer trois coups de canon pour donner l’alarme à terre, dans le vague espoir qu’on arrêtera les fugitifs, mais il n’en reçut depuis aucune nouvelle, malgré les recherches les plus actives.

Quant à son canot, il sut qu’on l’avait vu échoué « dans une ance chez un seigneur nègre », à six lieues de là. Malgré sa fièvre, il descend à terre avec un pratique du pays, va « chez ce seigneur-là », qui consent à lui rendre l’embarcation moyennant le paiement de 600 barres. Après de longues négociations, le nègre abaisse ce chiffre à 200, mais Maginel le trouve encore trop élevé, et le « quitte là ».

Etant près de l’endroit où Gourson tient son « magasin », il s’y rend. Il espère obtenir justice pour son canot et ses deux fugitifs, d’un chef qu’il appelle « le Grand Roy », ni plus ni moins que s’il se fût agi de Louis XIV. « Ledit Roy me fit faire réponce qu’il n’avoit point de justice à me rendre, et qu’il estoit sy malade que moy ce qui l’empechoit de venir me voire, qu’il avoit cinq captifs à me vendre. »

Le « magasin » de Courson est l’objet de la convoitise des gens du pays ; Maginel confesse avoir trouvé son second entouré « d’une trentaine de voleurs », qui ont été jusqu’à le souffleter, menaçant de le tuer, avec l’écrivain qui l’accompagne. Il est plus prudent d’aller ailleurs établir son comptoir; mais au moment de déménager les marchandises, ces gens s’y opposent si énergiquement qu’il faut les leur laisser entre les mains.

Plus tard, le canot fut rendu par des courtiers, contre 32 barres : ce n’était pas 600, mais il n’en fallait pas moins payer pour rentrer en possession de son bien.

Le 17 du même mois, l’alerte fut autrement chaude. Les « captifs estans forts et robustes, quoy que enchaînés et enferrez de deux en deux », se débarrassent sournoisement de leurs fers; à huit heures du matin, après que le chirurgien vient de passer la visite habituelle, ils montent brusquement derrière lui, envahissent le pont, se saisissent de tout ce qui leur tombe sous la main, « tant morseaux de bois que poulies et autres vieux fermands ». Ils se jettent sur les officiers et l’équipage, s’emparent de plusieurs haches nouvellement aiguisées pour aller faire du bois, en donnent sur la tête du chirurgien qui, « sans une poulie qui Iuy para une partie du cout, luy auroit coupé la tette en deux, de mesme qu’au cuisinier ». Ils s’acharnent sur les blancs affaiblis par la fièvre. « Le nommé Laurent Fleury Crépain et le petit Glason, qui estoit alors dans la pirogue le long du bord, furent coupez à cout d’ache par les dits nègres qui sautèrent dans la pirogue où ledit Crépain fut mort sur-le-champ, et le petit Glason fut remis à bord extrêmement blesséz. » Les révoltes s’efforcent de couper les câbles des ancres. Il faut se mettre en défense.« Le carnage et révolte desdits nègres fut si terrible que, ne pouvant se rendre maîtres des blancs, ils se seroient tuez les uns les autres et plusieurs se jettèrent à la mer », malgré les précautions et les ménagements pris pour les conserver, car la denrée est précieuse et vaut qu’on la sauvegarde. « On fut contraint de faire main basse sur lesdits nègres quoy qu’ayant tollérez tout ce qu’on pouvoit pour tâcher d’apaiser cette révolte, ce qu’il ne fut point possible sans prendre des armes et de faire feu sur eux, ce qui les épouvanta. » Beaucoup se jettent à l’eau ; la chaloupe d’un négrier mouillé dans le voisinage aide à en repêcher quelques-uns. Les captifs sont enferrés à nouveau, et plus étroitement, des pieds et des mains. Le résultat de la bagarre se chiffre par deux blancs tués, deux qui se sont noyés en se jetant à l’eau par peur des coups, et cinq à six blessés ; de l’autre côté, par treize nègres tués ou noyés, et plusieurs dangereusement blessés, « l’un le bras cassez, l’autre plusieurs cout de coutelat de sur la tette, grande partie estropiez… de sorte que de 78 captifs qu’il y avoit à bord avant la révolte bien portans, il ne s’en est conservé et trouvé après ladite révolte que 65 ; qu’il est en outre mort de maladie deux nègres, de manière qu’il n’en restoit plus que 63 des deux sexes, grands et petits ». L’un des révoltés, évadé, fut racheté moyennant 26 barres (une pièce de bass bleu valant 6 barres ; une pièce cheeks, 8 barres; une demi-ancre d’eau-de-vie, 4 barres; un baril de poudre, 4 barres ; 36 couteaux, 2 barres ; 4 bouteilles d’eau-de-vie, 1 barre).

La paix rétablie à bord du Samuel-Marie, le capitaine recommence sa traite.

Sur ces entrefaites, « le Grand Roy vint à mourir. Cela fit une révolution dans le pays, que tous ces misérables nègres ne faisoient que courir pour piller et voiler partout où ils pourvoit attrapez, et entre eux-même ». Pendant six jours et six nuits consécutifs, Maginel, avec six hommes de son équipage, doit monter la garde au magasin qu’il a installé à la côte, pour défendre ses marchandises qu’on cherche à lui voler. La situation se prolongeant, il décide de les rembarquer dans sa chaloupe : pour y réussir, il doit prier, menacer, promettre d’en envoyer d’autres, et payer encore une ancre d’eau-de-vie et deux boucauts de denrées.

II mène sa chaloupe à deux lieues de là, et, le 1er octobre, à trois heures du matin, mouille le grappin devant le territoire du « seigneur Augustin ». Une pirogue vient à lui : « Je chargeai quatre fusils moy-même pour la faire parler, ce qui fut impossible. Je restai à faire le quart jusqu’au jour ; la pirogue est disparut à 7 heures du matin. »

Confiant la chaloupe à Courson, le capitaine descend à terre voir le « seigneur Augustin » qui lui a promis de venir à bord du senault échanger des esclaves contre des marchandises. A son retour, il trouve Courson et ses six hommes « les mains amarrées derrière le dos » ; ils se sont laissé surprendre par une bande de nègres qui ont pillé et emmené les marchandises à trois lieues de là. « Le sieur Maginel fit tous ses efforts pour ravoir les dittes marchandises, ce qui ne fut pas possible ; il s’exposa parmy une bande de vollers qui estoit armez des aches, des armes, pistolet et sabres ; il resta un jour et demy parmy eux. Voyant qu’il ne pouvoit rien avoir, il s’en retourna dans sa chaloupe. »

Entre temps, six captifs sont morts, et une négresse a été échangée avec un autre capitaine de négrier, Souchay, contre un lot de marchandises propres à réassortir la cargaison de troc du Samuel-Marie.

Au cours de la révolte, les nègres ont réussi à couper les câbles de trois ancres, si bien qu’il ne reste plus que deux petites ancres de toue ; on s’en sert pour draguer le fonds, et l’on repêche une des ancres perdues. Mais J.-B. Maginel s’en trouve insuffisamment muni pour aller vers la Côte d’Or, où il espère trafiquer plus avantageusement. Il s’en est rendu compte la nuit du 13 au 14 octobre, où un ouragan a failli lui causer de graves avaries.

Noa loin de là, la Béhinniêre, une goélette de Nantes, capitaine Michel de Kervenny, se livrait également à la traite des noirs. Maginel s’entend avec le second, nommé Macnamara, gérant de la cargaison de ce navire, pour réunir en un stock toutes leurs marchandises, et opérer en commun. Dans l’état des choses, un tel contrat de société ne peut qu’être profitable à ses armateurs, dont les intérêts sont fort compromis. Maginel et Macnamara signent leur traité le 4 novembre. Mais le Samuel-Marie n’étant pas propre au voyage à la Côte d’Or, Maginel en confie le commandement à Courson, auquel il donne toutes les instructions nécessaires, avec l’ordre d’attendre son retour; il ignore ce que durera son absence, six semaines, deux mois peut-être. Le 22 novembre, il quitte son bord et passe sur la Béhinniêre pour aller à la Côte d’Or, « avec mille protestations [tant] de messieurs les officiers que de l’équipage, me promettant qu’il auroit tout le soin possible du navire et des nègres ».

A son retour, il ne trouve plus le Samuel-Marie: il le cherche en vain du cap de Monte aux îles Bananes. Le seul parti à prendre pour vendre au lieu de sa destination les 17 nègres et demi qui lui reviennent pour sa part dans la traite commune, est de passer au Bourg-Saint-Pierre de la Martinique sur la Béhinniêre.

La goélette mouille à la rade de ce port le 28 mai 1751. Le premier navire qu’y aperçoit Maginel est le Samuel-Marie. Il en trouve l’équipage réduit à dix-neuf hommes : quatre ont déserté, le reste est mort de maladie. Courson a vendu les marchandises de la cargaison et celles de pacotille sans en opérer la distinction, sans retirer les reçus des mains des acheteurs, sans même prendre les précautions les plus indiquées pour les empêcher de se gâter. Sa déclaration à l’Amirauté est entachée de mensonges et il a gravement contrevenu à l’Ordonnance de la Marine, en n’attendant pas son capitaine le temps de trois mois, ainsi qu’il est prescrit.

La déclaration de Courson, dont nous avons eu sous les yeux l’original, est en effet fort peu claire et souvent contradictoire.

Il explique qu’après le départ du capitaine il continua sa traite dans la rivière de Cerbera, jusqu’à ce qu’un navire anglais de la Compagnie le contraignît à la cesser, le 2 décembre 1750, menaçant de le couler s’il n’appareillait pas sous trois jours. Un vaisseau du Roi d’Angleterre appuyait ces démonstrations, qu’accentua à coups de canon un navire marchand de Bristol, le Triton, armé de huit pièces de canon. Il fallut bien obtempérer. Courson cingla vers les îles Bananes, où il arriva le 6 décembre. Il aurait attendu Maginel pendant quarante-cinq jours, au cours desquels il traita de 14 captifs, «pour ne pas perdre son temps… de sorte que sa traite se seroit montée à 115 noirs tant grands que petits, mâles et femelles, pour le compte de la cargaison ; qu’en outre ledit sieur Maginel auroit envoyé à bord dudit lieu de Cerbera avant de s’embarquer dans ladite goélette (la Béhinniêre), 7 noirs, sans qu’il ait sçu s’ils estoient de la cargaison ou de pacotille ».

Courson comptait continuer encore quelque temps lorsque survint un navire anglais, une frégate du Roi d’Angleterre, dit-il en un endroit, et en un autre le Triton, qui, le 2 janvier 1751, l’obligea à déguerpir à coups de canon. Les boulets passèrent entre les mâts du senault. Un senault de Nantes, la Marguerite, capitaine Gervaizeaux, fut maltraité de même ; « de sorte que les Anglois font un tort considérable à ses armateurs ».

Après une traversée exempte de « fâcheuses rencontres », et favorisée par le temps, il avait gagné le 27 février la rade du Bourg-Saint-Pierre, où il ne put mouiller définitivement que le 2 mars. A ce moment, il ne lui restait plus que 59 captifs.

Le 2 juin 1751, J.-B. Maginel reprit sans opposition le commandement de son navire. Un dernier procès-verbal, daté du 7 juillet, porte qu’il traita « toujours à l’amiable » avec Courson, pour « tâcher d’en tirer quelque chose, et qu’il fit son retour en France pour le remaitre entre les mains de Messieurs les Armateurs dudit s’naux, pour en faire telle qu’il jugerez à propos ». Le Samuel-Marie entra au port de Dunkerque en août. L’armateur Rutlidge « jugea à propos » d’entamer un procès contre Maginel et Courson. Ce dernier s’étant évadé avant le départ de la Martinique, Rutlidge affirma qu’il n’avait pu y parvenir que grâce à la connivence de son capitaine. Il fut prouvé au contraire que Maginel l’avait fait arrêter et emprisonner au Havre, d’où il fut transféré à la prison de Dunkerque. Il y resta jusqu’en 1764.

 Le capitaine avait été complètement innocenté. Plusieurs sentences furent rendues contre Rutlidge et ses cointéressés, de sorte que les frais du procès leur incombèrent. Ils perdirent en outre de 20 à 30% de leur mise dans l’opération, soit environ 50000 livres. Maginel gagnait son procès, mais perdait toute sa pacotille (Arch. Mar. Dunk., B2, cart. 12).

Telle est l’histoire vraie du Comte de Toulouse et du Samuel-Marie. Elle nous dévoile un coin pittoresque des mœurs maritimes dans la première moitié du 18e siècle. Elle nous prouve que le sort des négriers ne fut pas toujours enviable ; des générations sensibles ont trempé de larmes les pages de « la Case de l’Oncle Tom », et sans doute avaient-elles raison, en morale sinon en droit économique, si bien qu’il n’en reste plus à verser sur l’existence de ces équipages soumis d’une part à tous les dangers d’une navigation périlleuse, dont le confort des modernes transatlantiques ne peut donner la moindre idée ; et d’autre part attaqués par la fièvre et les voleurs de toutes sortes dont leurs marchandises de troc excitaient la cupidité, sans compter les mutineries des captifs et les violences des Anglais, qui piétinaient avec sérénité les règles les plus élémentaires du droit international, sitôt leurs intérêts en jeu.

Pour toutes ces causes, le commerce du « bois d’ébène » ne semble pas avoir été aussi rémunérateur qu’on s’est plu à le dire. Le passage du Mémoire du commissaire des guerres Sergent, que nous avons cité plus haut, paraît rigoureusement exact. Ce négoce, peu paisible, ne donna que des bénéfices très aléatoires, et nous avons pu constater qu’à Dunkerque, où l’on fit cependant de forts armements pour les colonies d’Amérique, les armateurs ne le pratiquèrent jamais bien activement. Dès avant la Révolution, ils l’avaient à peu près complètement abandonné.


La Flandre maritime en 1730 par Jean de Beaurain


Cette œuvre est libre de restrictions de droits d’auteur connues
Carte des châtellenies de Furnes et de Bergues, du bailliage de Dunkerque et de la vicomté de Bourbourg.Dressée par Mr de Beaurin, géographe ordinaire du Roi, Gravé par Charles Incelin en 1730.


Dunkerque en 1937

Dunkerque en 1937 par Arthur John Trevor Briscoe
Dunkerque en 1937 par Arthur John Trevor Briscoe.
Source : Musée d’art de Cleveland


Une source pour l’histoire de la communauté juive de Dunkerque

L’histoire de L’Univers Israélite est peu connue1 et peu d’études lui ont été consacrée2.
Cette feuille mensuelle puis hebdomadaire, destinée à la communauté juive de France, fut fondée en 1844 par Simon Bloch et parut jusqu’au début de l’occupation allemand, en 1940. Proche du Consistoire, elle était une tribune privilégiée du Grand Rabbin de France, défendant comme son titre l’indiquait « les principes conservateurs du judaïsme ».
L’Univers Israélite abonde en informations sur les évènements et les questions religieuses, politiques et sociales qui ont fait réagir les juifs en leur temps. Il traitait occasionnellement d’actualité littéraire et scientifique. On y trouvait, enfin, des nombreuses informations sur la vie des communautés juives de France et de l’étranger.
Nous avons recensé plus d’une centaine de mentions concernant la ville et la communauté juive de Dunkerque sur une période couvrant les années 1887 à 19393.

Lire la suite…


L’Amirauté de Dunkerque (1579-1791) par Louis Lemaire

L’Amirauté de Dunkerque 1579-1791
Auteur : Louis Lemaire – fichier : pdf

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L’Amirauté de Dunkerque 1579-1791
Auteur : Louis Lemaire – fichier : epub

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Histoire de la presse à Dunkerque des origines à 1898

Histoire de la presse à Dunkerque des origines à 1898
Auteur : Émile Bouchet et J.J Carlier – fichier epub

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Les Jacobins à Dunkerque, Histoire d’un Club (1790-1795)

Les Jacobins à Dunkerque, histoire d’un club (1790-1795)
Auteur : Louis Lemaire – fichier : epub

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Dunkerque et la traite des Noirs au XVIIIe siècle

Dunkerque et la traite des Noirs au XVIIIe siècle
Auteur : Louis Lemaire – fichier : epub

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Le Lieutenant civil, qui siégeait au Châtelet de Paris, consulté en 1705, pour savoir si les esclaves nègres devaient être considérés comme meubles ou immeubles, ne trouva rien de mieux que de faire cette stupéfiante réponse :

« Nous etc. après avoir pris l’avis des anciens Avocats et Procureurs disons que suivant l’usage de la Coutume de Paris, les bestiaux qui sont dans les fermes et métairies ne font point partie d’icelles, mais se vendent séparément… Et comme dans l’isle de Saint Dominique l’on suit la coutume de Paris, les Nègres de cette isle ne font pas partie du fond, mais se vendent séparément ou se partagent comme meubles ».

Ainsi donc sans plus de façon, il assimilait les nègres aux bestiaux ! La question n’avait pas sa raison d’être puisque l’article 44 du Code Noir de 1685 disait expressément : « Déclarons les esclaves être meubles ». Mais la réponse parut sans doute si péremptoire qu’on jugea utile de l’imprimer.

En 1767, le Contrôleur général des finances, l’Averdy écrivait à la Chambre de Commerce de Dunkerque : « J’apprends Messieurs, avec plaisir que les négociants de Dunkerque se sont déterminés à faire le commerce des noirs sur la Côte d’Afrique ». C’était avec une évidente satisfaction que la Cour apprenait qu’ils allaient enfin étendre ce commerce qu’ils n’avaient jusqu’alors pratiqué que sur une petite échelle.

Un peu plus tard, en 1776, le ministre Sartine, écrivait à la même Compagnie, pour lui dire que « des gens malintentionnés ont répandu dans les différents ports du royaume que le gouvernement projettoit de donner la liberté aux nègres ». « Quoique je sois persuadé, disait-il, qu’une pareille nouvelle n’a pu exciter que le mépris pour ceux qui en sont les auteurs, j’ai pensé que je devais vous en informer afin que si quelque esprit faible en avait conçu de l’inquiétude vous puissiez l’en dissuader ».

Et la Chambre de Commerce, de lui répondre :

« Cette nouvelle n’a pas transpiré ici et nous osons croire qu’elle n’y aurait trouvé aucune créance tant elle est ridicule, et contraire à la protection que S. M. veut bien accorder au Commerce ».

On comprenait mal en haut lieu que des colons aient pris l’initiative d’affranchir certains de leurs esclaves : « Ces affranchis pourraient en grand nombre venir habiter le royaume, s’y mêler avec le sang français par des mariages et faire passer à leurs enfants leurs inclinaisons vicieuses dont les traces se trouveraient jusque dans une postérité fort reculée » (Valin. Commentaires sur l’ordonnance de la Marine de 1681, édition 1766 t. I. p. 411).

Le nègre était donc porteur de tares indélébiles. La malédiction jetée sur les fils de Cham devait les poursuivre de génération en génération. Voilà où on en était à la fin du XVIIIe Siècle !

La possession et l’exploitation du nègre aux Colonies, apparaissaient comme une nécessité.

Les Espagnols les premiers, quand ils avaient possédé les îles d’Amérique s’étaient rendu compte que les blancs ne pouvaient pas supporter le travail de la terre sous une zone torride et y avaient introduit les noirs. Les Français, arrivant après eux, trouvèrent l’esclavage organisé et continuèrent à ravitailler les îles en noirs capturés sur la côte de Guinée.

Toutes les considérations d’humanité, passaient après ce principe que seul le nègre pouvait résister, en vertu de son adaptation millénaire au travail de la terre dans cette zone de feu. Et le Code noir n’avait-il pas fixé les droits et devoirs de chacun et adouci dans une large mesure le régime auquel étaient soumis les esclaves ?

Des planteurs qui avaient perdu presque tous leurs biens après la révolte d’Haïti, exposaient en 1815 leurs idées sur la situation réelle de l’esclave sous l’ancien régime (Un Dunkerquois colon à Saint-Domingue de 1763 à 1818, par l’abbé Rafin. Un. Faulc. 1901 p. 530).

Ils considéraient le noir comme une sorte de domestique à vie et trouvaient sa condition préférable à celle des garçons de ferme de nos pays : « Il vivait sans souci, sans inquiétude, tant sur le présent que sur l’avenir, assuré qu’il était de son existence et de celle de sa famille soit en santé soit en maladie, qu’il devint paralytique ou impotent, et enfin assuré qu’il était qu’il serait nourri, entretenu jusqu’au dernier, jour de sa vie ».

Admettons que cette situation soit devenue acceptable, sinon enviable.

Ce qui ne l’était pas du tout, c’était la façon dont on se procurait ces noirs. La traite nous apparaît comme une organisation odieuse. Il suffit de lire les relations de voyageurs, capitaines, colons, missionnaires, qui nous décrivent les razzias, les marchés, le transport de ces malheureux. Toutes concordent pour nous faire le tableau le plus sombre de ces opérations.

C’était d’abord la chasse à l’homme, la razzia. Des villages entiers étaient pillés, détruits, ou incendiés pour capturer quelques nègres. Ceux-ci enchaînés étaient acheminés vers la côte : la mortalité pendant ce premier trajet était déjà énorme.

Les capitaines négriers achetaient ensuite ces captifs, après les avoir examinés comme l’auraient fait des maquignons. Ils les payaient soit en espèces soit plutôt avec la pacotille qu’ils avaient apportée.

Quand le chargement était complet, ce qui demandait parfois plusieurs mois au cours desquels un certain nombre de noirs succombaient, d’autres se révoltaient, s’évadaient ou se faisaient tuer, le navire faisait voile vers les Îles d’Amérique. Les pauvres noirs entassés dans l’entrepont, arrimés côte à côte, n’avaient même pas la place pour se mouvoir. Les épidémies étaient fréquentes et meurtrières. Le capitaine perdait encore une certaine quantité de son effectif ; le quart, la moitié, quelquefois davantage comme nous le verrons plus loin.

Arrivé à destination, enfin ! il lui fallait procéder à la vente de ceux qui avaient résisté à ces mauvais traitements. Le chirurgien de bord les avait soigneusement maquillés pour masquer leurs tares aux investigations des acheteurs qui cherchaient à les dépister pour en donner le plus bas prix possible…

Ce tableau n’est en rien exagéré. Peut-on s’imaginer la somme des souffrances supportées par ces pauvres êtres humains, séparés de leur famille, traités comme des animaux, et cela après dix-huit siècles de christianisme ! Il fallut l’excès de sensibilité, disons de sensiblerie, qui atteignit les masses à la suite des doctrines de Jean-Jacques Rousseau, et sous l’impulsion des philosophes, pour ouvrir les yeux de nos compatriotes et arriver à leur faire comprendre que les noirs étaient des hommes comme eux, dignes comme eux de commisération. Le nègre voulut malheureusement prendre sa revanche quand son indépendance fut proclamée. Il ne voulut plus travailler et massacra les blancs. D’un excès on tomba dans un autre.

Dunkerque ne fit jamais des armements intensifs pour le trafic des nègres à la Côte de Guinée. Ce n’est que pour la fin du XVIIIe siècle que nous possédons sur ce commerce des documents précis, grâce aux registres des délibérations de la Chambre de Commerce, qui relatent les multiples difficultés qu’éprouvèrent alors les armateurs. Dans la première partie du siècle, il se fit des armements pour la traite des nègres : Nous en fournissons quelques exemples. Malheureusement il nous est impossible de produire une statistique intégrale : Les papiers conservés dans les archives des maisons de commerce, ont été détruits pour la plupart. Les descendants des négociants qui trafiquaient « du bois d’ébène » pour employer l’euphémisme jadis usité, ont préféré faire disparaître les traces de ce commerce auquel leurs ancêtres se livraient jadis sans honte, mais qui parait aujourd’hui bien peu reluisant… D’autre part, les archives du Tribunal de Commerce, qui contenaient une partie des papiers de l’Amirauté, ont aujourd’hui disparu dans le lamentable incendie de la Bibliothèque Communale : C’est une perte irréparable. Les pages qui suivent donneront donc surtout une idée des difficultés qu’éprouvèrent les armateurs et les capitaines dunkerquois pour la traite des noirs à la Côte de Guinée, dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle.

I. La traite par les capitaines dunkerquois jusqu’à la Guerre de Sept ans.

Que des capitaines dunkerquois, sous la domination espagnole, se soient aventurés jusqu’aux côtes d’Afrique, le fait est possible mais nous n’en avons actuellement aucune preuve.

C’étaient, on le sait, les espagnols qui avaient introduit l’esclavage dans leurs colonies. Peut-être avaient-ils ramené quelques esclaves à Dunkerque — et les noms de Morien, rue de la Maurienne, ne seraient que de vagues souvenirs d’esclaves au service de quelque capitaine espagnol. — Et de même, le bourg de Guinée, nom donné à un recoin du quai des Hollandais, s’il ne s’applique pas à un capitaine Guinéa (ce qui pourrait être un sobriquet) rappellerait, selon certains, cette région de la côte d’Afrique…

Dunkerque était beaucoup plus éloigné que les autres ports de France, pour entretenir des relations avec cette Côte. Le champ d’action de ses marins était la mer du Nord, le Doggerbank, le Sund, etc. Selon les circonstances ils naviguaient au commerce ou se faisaient corsaires, mais ils ne s’adonnaient pas à la traite des noirs.

De 1635 à 1662, Dunkerque, qui était l’enjeu que se disputaient plusieurs puissances, avait eu autre chose à faire que d’envoyer ses navires aussi loin.

Lors des premières années de la domination française, le port était à peu près inutilisable, car les Anglais, de 1658 à 1662, l’avaient laissé s’ensabler. Il fallut alors l’aménager complètement et réorganiser la marine dunkerquoise.

La France ayant réussi à s’implanter dans les Antilles espagnoles, continua les pratiques qui y étaient admises.

Toutefois la traite n’eut en France une existence légale que le 26 août 1670. Ce jour-là, à la requête de Colbert, le Conseil d’État consacra officiellement l’esclavage en exonérant de l’impôt de 5 % la traite des nègres en Guinée : « Il n’est rien qui contribue davantage à l’augmentation des colonies et à la culture des terres, que le laborieux travail des nègres », disait l’arrêt du Conseil. « L’extension de notre empire colonial aux Antilles avait amené le revirement de nos idées humanitaires (Ch. la Roncière. Nègres et Négriers. Paris, Ed. des Portiques 1933 p 20) ».

Dès 1679, la Compagnie du Sénégal avait obtenu le privilège de la traite sur la Côte d’Afrique. Mais au bout de quelques années, on se rendit compte que la concession qui lui avait été octroyée et qui s’étendait du Cap Blanc au Cap de Bonne Espérance, soit sur 1.500 lieues, était beaucoup trop étendue et que la Compagnie ne pouvait pas en tirer bon parti. Aussi fut-elle révoquée par un arrêt du 12 septembre 1684.

Des Dunkerquois, profitèrent-ils de la liberté donnée momentanément à ce commerce ? Vraisemblablement oui. En effet dans le « Rolle général des bâtimens de mer » (Manuscrit conservé à la Chambre de Commerce de Dunkerque) qui nous indique tous les voyages faits par les navires dunkerquois de 1683 à 1686, nous en trouvons deux pour la côte de Guinée.

C’est d’abord La Diligente, capitaine Prevost, petit navire de 45 tonneaux monté par sept hommes et portant 6 canons qui y fait un voyage en 1684.

C’est ensuite un autre, du même nom mais beaucoup plus grand La Diligente capitaine Jean Speken, 100 tonneaux, 18 canons, 24 hommes d’équipage qui s’aventure jusqu’en Guinée en 1685. Qu’allaient-ils y faire ? la traite probablement.

Mais ce trafic fut de nouveau réglementé. Par une déclaration de janvier 1685, Louis XIV établissait la Compagnie de Guinée ; qui seule à l’exclusion de tout autre avait le droit de faire le commerce des nègres et de la poudre d’or « depuis la rivière de Serre Lyone (sic) inclusivement jusqu’au Cap de Bonne Espérance ».

Le trafic prit une extension telle que de 1690 à 1700, il y eut 300.000, et de 1700 à 1786, 600.000 noirs soit 7.093 par an importés dans la seule île de la Jamaïque (Vice-Amiral Paris. Souvenirs de Marine 4e partie, planche 194. Paris 1889, Gauthier-Villars).

Par lettres patentes données à Versailles en mars 1696, Louis XIV établissait une nouvelle Compagnie royale du Sénégal, à qui il concédait comme champ d’action la côte d’Afrique depuis le Cap Blanc jusqu’à la rivière de Sierra Leona. Il existait donc deux secteurs bien définis relevant de deux compagnies différentes.

Quand en 1700 fut fondée la Chambre de Commerce de Dunkerque elle établit aussitôt un programme de questions à approfondir « pour faire fleurir le commerce de cette ville. »

Dans sa séance du 5 novembre 1700, parmi les études en projet elle envisagea « la permission à donner aux dunkerquois, de commercer sur la côte de Guinée ». Elle envoya sur ce sujet un mémoire à Piécourt son député au Conseil du Commerce à Paris.

Piécourt à son tour rédigea un mémoire sur le commerce de France. La Chambre le trouva plein de réflexions utiles et décida de le faire recopier sur ses registres de délibérations. Piécourt entre autres idées émettait celle-ci : les Privilèges doivent être comptés parmi les causes qui entraînent la ruine du Commerce. « La Compagnie de Guinée, par ses privilèges prive le public d’y aller faire la traite, occasionne la ruine des négociants français, et s’oppose à l’agrandissement des Indes d’Occident ». Par la suppression de ce privilège, les négociants, le roi, les habitants des îles trouveront chacun leur compte et ces derniers n’achèteront plus de nègres à des prix exceptionnels » (Délib. Ch. Commerce 1901. 15 juin).

Il n’est plus question de rien dans les dernières années du règne de Louis XIV.

On pourrait croire qu’après la ruine du Port, en application du traité d’Utrecht, tout commerce fut anéanti. Erreur. Plus que jamais les négociants cherchèrent à lutter contre l’adversité et à maintenir le commerce maritime de leur ville en utilisant le canal de Mardyck et le chenal resté libre en avant du batardeau qui barrait le port.

Le 3 juin 1716, la Chambre de Commerce, reçoit des lettres patentes du roi de janvier 1716 rendant le commerce libre avec la côte de Guinée pour la traite des nègres et la poudre d’or. Mais ce négoce ne peut se faire qu’à partir de quatre ports : Rouen, Nantes, La Rochelle et Bordeaux. La Chambre se demande s’il ne convient pas de réclamer la même liberté pour Dunkerque.

Elle convoque à son assemblée du 10 juin les principaux négociants de la ville, pour avoir leur avis sur ce point. Après un échange de vues, il est décidé de réclamer la même faveur pour Dunkerque.

L’ancien procureur du roi à l’Amirauté Porquet de Belledalle, qui avait l’ambition de se faire nommer Député de la ville de Dunkerque au Conseil de Commerce à la suite de son parent Piécourt, prit l’initiative de se mêler de cette affaire, alors qu’on ne lui avait rien demandé et écrivit à la Chambre de Commerce plusieurs lettres qui furent laissées sans réponse (Jean Porquet de Belledalle, Procureur du roi au Siège de l’Amirauté et Juge au siège des Traites avait été forcé de donner sa démission à la suite de plaintes de nombreux négociants qui l’accusaient « de concussion, fausseté et malversation ». Il avait en effet édifié en quelques années une grosse fortune grâce à des procédés scandaleux. La Chambre refusa désormais d’avoir aucune relation avec lui, et elle fit momentanément supprimer le poste de député de Dunkerque au Conseil du Commerce qu’il ambitionnait ).

La Chambre apprit toutefois par elles, que c’étaient les fermiers généraux qui avaient désigné les villes à qui était accordée la liberté de ce commerce et que c’était le fermier général Berthelot qui s’était opposé à ce qu’on l’accordât à Dunkerque (Délib. Ch. Commerce 24 novembre 1716).

On ne s’occupa en ces années 1716-1717 que de discuter avec les fermiers généraux les conditions du commerce avec la Guinée, c’est-à-dire d’étudier les droits à verser à la sortie des ports et au retour en France : Un arrêt du 20 février 1717 décida qu’il n’y avait aucun droit à payer sur les denrées sortant de France pour les Îles. Le 7 avril suivant, la Chambre de Commerce élabora un projet de règlement pour le trafic à la Côte de Guinée. Elle admit qu’au retour du navire à Dunkerque il devrait être versé au Trésorier général de la Marine, vingt livres par tête de nègre débarqué aux Îles. Quant aux marchandises venant de Guinée, elles pourraient être débarquées à Dunkerque, en franchise et ne paieraient des droits qu’à la sortie de la ville pour pénétrer dans le royaume.

Ce n’était là qu’un projet. Une nouvelle réglementation allait de nouveau intervenir. En effet le roi ayant reconnu que le libre commerce des nègres et de la poudre d’or, accordé par lettres patentes de janvier 1716 présentait de graves inconvénients et qu’il devenait ruineux, révoqua ces lettres ; et par un arrêt du 27 septembre 1720, le Conseil d’État du Roi accorda et réunit à perpétuité à la Compagnie des Indes le privilège exclusif pour le commerce à la côte de Guinée, depuis Serra Leone jusqu’au Cap de Bonne Espérance.

La Chambre de Commerce étudia cette nouvelle réglementation, délibéra, et conclut dans sa séance du 20 octobre 1720 qu’il était inutile de faire aucune représentation à cet égard, et qu’il convenait d’attendre un temps plus convenable.

Or à la fin de cette année le batardeau qui fermait le port fut rompu. Peu à peu on put utiliser l’ancien port fermé depuis sept ans.

Des arrangements purent être conclus avec la Compagnie des Indes, car à la fin de 1721 (Par lettres patentes d’octobre 1721, Dunkerque avait obtenu le privilège et la liberté de faire le commerce avec les Îles françaises d’Amérique), la Société Mathias De Wulf et Cie armait « Le Comte de Toulouse » pour aller faire le commerce de nègres, et en confiait le commandement à un irlandais nommé Burke.

Henri Malo nous a raconté les péripéties de cette expédition en utilisant les papiers de l’Amirauté aujourd’hui détruits (Henri Malo. Les Îles de l’Aventure. Paris. Éditions Pierre Rogier s. d. p. 139). L’armement du « Comte de Toulouse » ne fut sans doute pas le seul pratiqué à Dunkerque à cette époque ; mais hélas les documents qui nous auraient fourni beaucoup de détails intéressants n’existent plus.

Cinq ans se passent. A la réunion du 12 septembre 1725, de la Chambre de Commerce on lit une lettre de Hay, agent de la Chambre à Paris, qui lui annonce que vu la rareté des nègres dans les Îles d’Amérique, on a accordé huit permissions pour envoyer des navires à la côte de Guinée, à condition de verser 20 livres par tête de nègre, à la Compagnie des Indes (Un édit de juin 1725 avait confirmé les privilèges accordés à la Compagnie des Indes par l’arrêt du 27 septembre 1720). Dunkerque ne figure pas parmi les huit ports autorisés à faire le trafic. Aussi Hay considérant que Dunkerque se trouvait oublié, a-t-il cru bon d’en informer la Chambre. Celle-ci lui répondit le 12 suivant, qu’elle avait demandé l’avis de tous les commerçants mais que ceux-ci vu l’état de leurs affaires « n’étaient pas disposés à se donner des mouvements pour profiter de pareilles grâces ».

Il faut croire que l’autorisation lui fut bientôt accordée puisque nous apprenons que peu de temps après, Dunkerque armait un navire pour la traite. D’ailleurs à partir de 1728 on commença à tenir un registre de compte de tous les négriers, pour obtenir « la modération de la moitié des droits ». La situation de l’armateur était donc la suivante :

Par tête de nègre introduit aux Îles, il devait payer à la Compagnie des Indes, une somme de 10 livres. D’autre part il obtenait du roi à titre d’encouragement, la réduction de moitié des droits sur les marchandises achetées aux îles avec le produit de la vente des noirs. C’était surtout du sucre que rapportaient les négriers (Voir plus loin aux années 1783-1786).

Si nous ignorons le nombre exact des négriers dunkerquois qui furent armés à cette époque, par contre nous possédons des détails sur certains d’entre eux.

« Il est party il y a dix jours, un vaisseau de 250 tonneaux pour le compte des négocians de Dunkerque, pour aller en Guynée y achetter des nègres et les transporter aux Isles françoises de l’Amérique, et l’on n’en a point vu qui ayt bien réussi. Il est très difficile et fort risquable, par les maladies qui se mettent dans ces gens-là, et par les calmes qui les arrestent trop longtemps dans ces mers » (Manuscrit concernant la Ville de Dunkerque, juillet 1729 par de Ségent conservé à la Bibliothèque Mazarine, publié dans le Bull, de l’Union Faulconnier 1907 p. 107).

On ne peut pas résumer plus clairement ni plus exactement la situation des armateurs à ce genre de commerce.

Si nous ignorons le nom de ce navire, qui fit voile en 1729 pour la côte de Guinée, par contre nous savons qu’en 1735 le négrier dunkerquois « La Fortune », commandé par le capitaine Hardouin, se trouvait en rade de Marie-Galante (H. Malo. Une capture difficile. Revue d’Hist. des Colonies fr. 1916).

La traite continua sur une petite échelle. Les traitants se trouvaient aux prises avec les multiples difficultés que nous avons signalées : maladies, vols, évasions, révoltes, et surtout la concurrence que leur faisait la marine étrangère, en particulier celle de l’Angleterre.

Les négociants se plaignaient à la Chambre de Commerce, qui se décida en 1750 à transmettre au Ministre de la Marine, les deux lettres suivantes, écrites par deux capitaines, à leurs armateurs. Elles sont caractéristiques. La première émanait de Pierre Jean Bart, officier de la marine royale, neveu du grand Corsaire, la seconde d’un capitaine probablement irlandais ou écossais, qui faisait la traite pour le compte d’une maison dunkerquoise. La qualité de ces deux capitaines appelle une remarque.

Comment Pierre Jean Bart avait-il été amené à s’adonner à ce genre de commerce ?

Officier de la Marine royale il avait, avec Pierre de Hau, commandé en 1746, l’ « Élisabeth », vaisseau de 64 canons dont la mission consistait à protéger le « du Teillay », petite frégate de 18 canons, qui devait conduire en Écosse le prétendant Charles Édouard, héritier des Stuart, qui cherchait à reconquérir son trône.

L’ « Élisabeth » avait soutenu un furieux combat contre le vaisseau anglais « Le Lion ». Elle avait bien rempli sa mission. Bart fut nommé lieutenant de vaisseau et chevalier de Saint-Louis.

Or, l’ « Élisabeth » avait été armée par Rutlidge, irlandais fixé à Dunkerque, qui, avec d’Héguerty et Walsh installé à Nantes, avait joué un rôle capital dans les affaires d’Écosse. Ce Rutlidge était devenu le beau-frère de P. Jean Bart, tous deux ayant épousé deux sœurs Lefebvre des Halumières.

En 1748, Bart avait repris la mer sur « la Flore », frégate de 120 tonneaux portant 16 canons de huit 18 pierriers et montée par 121 hommes, avec laquelle il avait fait plusieurs prises.

La paix venue, c’est encore « la Flore » qu’il commande, mais cette fois pour le compte de Tugghe.

Rutlidge cependant, s’intéresse aussi à la traite, comme nous l’indique la seconde de ces lettres. Ce capitaine Tuon n’est pas un dunkerquois. C’est probablement un irlandais, qui en compte d’autres à son bord, tel ce Lynck, mort au Cap Corse.

Jacobistes désœuvrés, en relation avec Nantes, le grand port de négriers, tels étaient ceux qui entraînaient leurs parents ou alliés à se faire traitants (Nous verrons plus loin qu’un négrier dunkerquois avait reçu le nom de Prince Edouard. Un autre navire qu’on destinait à la traite s’appelait la franche maçonnerie. Nous pouvons encore établir une relation entre ces deux noms : Rappelons que Charles-Edouard était Grand Maître de la Maçonnerie écossaise).

Et voici ce qu’écrivaient ces capitaines :

Extrait d’une lettre écrite par M. Bart, officier du Roy, commandant le navire « la Flore », de Dunkerque, venant de la Côte d’Or, en Guinée, écrite du Cap François, du premier May 1750 au Sr Pierre Tugghe, son armateur à Dunkerque.

« M. Je suis arrivé icy le 20 avril, après 66 jours de traversée, et j’ay resté pendant huit mois et demy à la coste où j’ay traité quatre cent trente-sept noirs, desquels j’ay eu le malheur d’en perdre cent huit, tant pendant que j’ay resté à la coste que dans la traversée. J’ay eu une maladie mortelle provenant du chagrin de voir la traite si mauvaise, et ne pouvant faire autrement à cause des Anglois qui ont chassé tous les navires françois de la côte, cependant ils ont bien voulu m’épargner à cause que j’étois tombé en accomodement avec le gouverneur anglois du Cap Corse pour le restant de ma cargaison ; car j’ay vu deux navires de guerre anglois, dont l’un étoit de 40 canons et l’autre de 20, chasser tous les François depuis le Cap Apolonia jusqu’au-delà [de la] rivière de Volté, qui fait justement toute la Coste d’Or, ainsi, je crois tout le commerce de cette coste entièrement perdu pour les François, et de plus ils m’ont dit que doresnavant qu’ils trouveroient des François sur cette dite coste, qu’ils les confisqueroient tous. A mon arrivée icy j’ay trouvé une frégatte du Roy de 26 canons, commandée par M. Macnamara, mais il est parti il y a cinq jours pour croiser sur les Anglais qui gâtent entièrement le commerce de cette colonie, car même ils viennent dans cette rade et vendent des nègres et autres marchandises à beaucoup plus bas prix que nous pouvons faire, cela nous cause un grand préjudice.

Lettre adressée par le capit. Tuon à son armateur J.-F. Drieux, du Cap, le 29 avril 1750. (Délibérat. Ch. Commerce. Séance du 15 juillet 1750. Séance du 15 juillet 1750) :

« M. J’ay saisi la première occasion pour avoir l’honneur de vous assurer de mon soumis respect en même tems pour vous aprendre notre arrivée icy du 15 courant avec 113 captifs en tout, nous en avons perdu 26 dans la traversée dont 2 de pacotilles compris dedans et 4 depuis notre arrivée icy, qui fait 28 de perdu pour compte de la cargaison ; je suis extrêmement mortifié d’un tel voyage étant le premier, mais Monsieur, le commerce de la Côte est entièrement changé, joint à ce que Mrs les Anglois ne veulent pas que les François traitent à Ennamabore ny autres endroits à eux appartenants. Je vous diray que nous avons eu le malheur de perdre M. Lynch au Cap Corse le 3 février, d’où nous avons parti le 5, mis dans notre passage 70 jours si le navire eût marché nous eussions été que 45 à 50 jours, ayant eu un temps comme jamais je n’avois vu depuis que je fais ces voyages. Nous avons resté icy à faire notre vente à l’adresse de M. Mill, qui fait un très honnête homme, la vente des noirs n’étant pas avantageuse à Léogane, nous avons vendu à 13, 12 et 1100 1ivres. les hommes et les femmes, les négrillons et négrites à 9, 8, 7, 600 1ivres. J’espère Monsieur que nous partirons sous 6 semaines, chargé suivant les ordres de M. Rutlidge et Compagnie, La première que je vous enverray, j’y joindray le compte de vente, ce que je ne fais pas, en ayant encore quatre à vendre, tout nous manquoit lots de notre arrivée icy, le navire a toujours fait beaucoup d’eau à ne pas abandonner la pompe, ma seconde vous instruira de tout. J’ay l’honneur etc. P. TUON.

Le Ministre de la Marine Rouillé, répond le 22 juillet 1750 à la Chambre de Commerce :

« Le Roy a desja fait partir à la Cour d’Angleterre des plaintes sur les difficultés que les navires françois éprouvent pour la traite, à la coste d’Anamabou ; et il y a lieu d’espérer qu’il sera donné des ordres pour faire cesser ces difficultés ». Le Roi, ajoute-t-il, prend d’ailleurs des mesures pour proscrire le commerce étranger dans nos colonies.

Il n’était que trop vrai que les Anglais cherchaient à entraver complètement le commerce des capitaines français sur la côte. M. Henri Malo, qui a pu consulter les archives du Tribunal de Commerce, qui renfermaient quantité de documents provenant du Greffe du Gros, et de l’Amirauté, riche fonds aujourd’hui détruit, nous a raconté les avatars du « Samuel Marie » en cette même année 1750. (H. Malo. Histoire vraie de deux négriers. Mercure de France 1910 – p. 638 à 653 et aussi les Îles de l’Aventure Ed. Roger (1928). De plus il existe aux Archives Communales de Dunkerque, (fonds Amirauté 189, carton 1) une volumineuse liasse contenant la procédure à l’extraordinaire, intentée à Maginel devant le Tribunal de l’Amirauté.

Ce senault de 90 tonneaux était armé de 4 canons, 7 pierriers, et monté par 37 hommes. Son armateur, Rutlidge, que nous connaissons déjà, envoyait le capitaine J.-B. Maginel faire la traite à la côte de Guinée. Parti de Dunkerque le 27 avril, il arrive le 17 juin à la rivière de Sierra Léone, après avoir éprouvé bien des difficultés.

Parmi les négriers qu’il y rencontre, se trouve un autre dunkerquois dont le nom ne nous est malheureusement pas donné.

Le 30 juin, après s’être approvisionné d’eau et de bois, il parvient à la rade de la grande banane, où il va échanger le fer, le plomb, l’eau-de-vie, sa pacotille, contre des noirs. Bientôt la fièvre mine son équipage. Le 10 septembre il n’a pu recueillir que 18 captifs, deux d’entre eux s’évadent, deux autres font de même. Le comptoir qu’a établi son second est menacé de pillage. Le 17 alors qu’il avait réuni 78 captifs, ceux- ci se révoltent. Le bilan de l’affaire se chiffre par la perte de 4 blancs et six blessés gravement ; du côté des noirs 13 sont tués ou noyés, et d’autres très grièvement blessés ; puis deux meurent de maladie. Les marchandises sont volées, les câbles de ses ancres coupés… Maginel laisse alors le commandement de son senault à son second. Il le retrouve le 28 mai 1751 à Saint-Pierre de la Martinique. L’équipage est réduit à 19 hommes. Un navire anglais l’avait contraint sous la menace du canon à cesser sa traite qui s’était montée à 115 noirs. (Cent quinze noirs qui devaient être entassés dans une coque jaugeant 90 tonneaux !). Puis une frégate du roi d’Angleterre l’avait forcé à déguerpir. Quand il eût atteint la rade de Bourg St-Pierre il ne lui restait que 59 captifs. Maginel reprit alors le commandement de son navire et il revint à Dunkerque.

Dans cette expédition Rutlidge avait perdu environ 50.000 livres ! Il faut lire ces pages que nous ne pouvons que très brièvement résumer ici, pour comprendre les multiples difficultés qu’éprouvaient selon l’expression de railleur « les infortunés négriers ». Rutlidge n’exagérait rien quand il déclarait avoir perdu une somme aussi importante dans cette opération. Nous en fournissons la preuve :

L’inventaire de la cargaison emportée par Maginel pour faire sa traite porte : 1 partie de briques, 300 barres de fer, 150 barils de suif, 357 barils de poudre, 25 caisses de balles, 27 paniers de vins en bouteilles, 15 ballots, 18 barils, 4 boucauts, 43 coffres, 1 barrique, 33 futailles, 7 caisses, 400 ancres d’eau-de-vie, 50 demi ancres, le tout représentait une somme de 70.070 livres 19 sous à laquelle il fallait ajouter : mille briques pour servir de lest : 48 livres, quatre pierriers : 83 livres, 120 fusils : 840 livres.

Un état détaillé du contenu des barils, coffres, etc., nous montre qu’ils contenaient des étoffes, cotonnades, soieries, grosses pipes, cruches, tabac en feuilles, cruches couvertes d’étain, bouilloires, plomb, étain, chapeaux bordés et quantité d’objets dont nous ne croyons pas utile de fournir le détail (Arch. Comm. Dunk. fonds Amirauté 189, carton 1. Etat signé par Madame Rutlidge née Varlet, le 22 avril 1750).

Nous avons retrouvé dans nos Archives Communales un dossier qui nous permet de reconstituer l’odyssée lamentable d’un autre négrier dunkerquois, le snauw (Senau, senaut. snauw, tels étaient les noms que l’on donner à un navire créé dans nos régions, sur le type de la goélette avec tableau à l’arrière, et qui fut très employé au XVIIIe Siècle pour la course en particulier) La Jalousie de 120 tonneaux, qui parti de Dunkerque le 17 avril 1750 n’aborda à St-Pierre de Martinique que le 29 novembre 1751, n’ayant plus à son bord qu’une soixantaine de noirs moribonds, sur les 160 qu’il avait achetés à la Côte d’Afrique. Le navire condamné ne revint pas à Dunkerque. Les armateurs considérant que le capitaine avait commis des fautes lourdes, lui intentèrent un procès devant l’amirauté : C’est par les pièces de procédure que nous connaissons son histoire.

Plutôt que d’en présenter un court résumé, nous avons préféré en donner un récit détaillé que nous avons rejeté en appendice. Il illustre cet exposé et résumes-en un tableau saisissant l’ensemble des misères qui pouvaient s’abattre sur ces trafiquants.

Un certain nombre de navires dunkerquois se livraient donc à la traite au milieu du XVIIIe Siècle. Mais leurs armateurs ne trouvaient pas d’encouragement dans le succès : « L’on n’en a point vu qui ayt réussi » écrivait Ségent en 1729. Cette appréciation était encore exacte vingt-cinq ans plus tard.

Alors que les affaires marchaient si mal, le Gouvernement eut l’idée de modifier la réglementation de 1716.

Delescluze député de Dunkerque au Bureau du Commerce, avertit la Chambre de Commerce, qu’au Conseil il était question de supprimer l’exemption de la moitié des droits de consommation frappant les marchandises provenant de la traite, et de la remplacer par une prime de 20 livres par tête de nègre. Les négociants dunkerquois consultés furent unanimes à déclarer qu’il fallait s’en tenir aux dispositions des lettres patentes de 1716. Un mémoire fut rédigé dans ce sens. On y déclarait que l’exemption de la moitié des droits de consommation avait paru le meilleur moyen pour encourager ce commerce « qui est le plus important qu’il y ait, puisque c’est par la traite des noirs que les terres sont cultivées et que l’on doit les riches productions qu’on en retire ». Plus cette traite sera encouragée par des récompenses réelles et plus riche et abondant deviendra le commerce des Colonies françaises à l’avantage du royaume. Les auteurs faisaient de plus remarquer que pendant les six années du bail consenti à Forceville, les armateurs n’avaient retiré qu’un bien faible bénéfice de la récompense accordée par les lettres patentes de 1716. La modification que l’on proposait ne ferait que le diminuer encore plus.

Les autres Chambres de Commerce se prononcèrent dans le même sens et finalement, les dispositions des lettres patentes de 1716 furent maintenues.

Mais bientôt la France est entraînée dans une nouvelle guerre qui doit durer sept ans (1756-1763).

Les capitaines ont maintenant d’autres occupations. La traite est abandonnée. Les dunkerquois selon leur habitude se livrent à la course qui est bien plus fructueuse (D’après un relevé publié dans les Délibérations de la Chambre de Commerce à la séance du 15 juillet 1785, pendant la Guerre de Sept ans, 87 Corsaires dunkerquois avaient fait 691 prises, ayant produit 15.363.122 livres).

Pierre Bart dont nous avons parlé plus haut va mourir héroïquement à son bord en 1758, et ce sera son domestique nègre qui lui prodiguera les derniers soins en le mettant dans une baille de son pour étancher le sang qui s’écoule à flots des moignons de ses deux jambes emportées par un boulet !

Mais pendant ce temps, les colonies réclament des noirs. On délivre alors à des étrangers des passeports leur permettant d’introduire des esclaves dans nos colonies : Ce qui amène immédiatement une réaction de la part des ports qui armaient principalement pour la Côte de Guinée, en particulier Nantes et La Rochelle. Le député de Dunkerque au Bureau du Commerce à Paris est obligé de convenir qu’il est difficile d’obtenir la révocation de ces passeports. Ce qui n’empêche pas la Chambre de Commerce de Dunkerque d’approuver le 19 septembre 1761 les termes d’un long rapport sur ce sujet, et de l’envoyer à Berryer, ministre de la Marine, au duc de Choiseul, au Contrôleur général et à Trudaine.

Ce mémoire ne fait qu’exposer quelques banalités sur la traite. Il fait ressortir que si les Colons ont souffert pendant quelque temps de la disette des noirs ils n’ont que faiblement ressenti une partie des maux dont la métropole est encore accablée ; il faut que S. M. réserve, lorsque la paix sera venue, à ses sujets la faveur exclusive d’approvisionner les Colonies en noirs que ce commerce avec la pèche sera la seule ressource pour entretenir les gens de mer, qui forment la marine marchande et servent de pépinière à la Marine Royale… etc., etc.

Berryer répondit le 28 septembre qu’il était tout disposé à accorder toutes protection aux négriers français tant à la Côte de Guinée, qu’aux Colonies.

Et quand les juges et consuls de Nantes et ceux du Havre s’adressent à la Chambre de Commerce en lui envoyant copie des mémoires qu’ils avaient établis, la Chambre ne peut que leur transmettre cette vague promesse du Ministre de la Marine (7 Nov. 1761 et 26 janvier 1762).

La guerre de Sept ans avait porté un coup fatal à la traite, coup dont il lui sera impossible de se relever. Les chiffres suivants prouveront surabondamment combien elle était florissante avant cette guerre : de 1728 à 1760, 723 navires français s’y étaient livrés et avaient apporté aux îles 203.522 nègres vendus 201.944.306 livres : « Le moment le plus brillant de ce commerce a été depuis 1750 jusqu’en 1756, teins du bail de Bocquillon. Pendant ces six années 153 navires ont apporté aux îles 73.222 nègres ce qui fait année commune 44 vaisseaux et 12.204 nègres (Mémoire présenté à la Chambre de Commerce).

II. Du traité de Paris à 1790.

Quand la guerre sembla toucher à sa fin, le duc de Choiseul, prévoyant, étudia les mesures propres à faire revivre le commerce. Le 17 novembre 1762, il écrivit à la Chambre de Commerce de Dunkerque : « Il est important que je sois instruit de bonne heure des dispositions que peuvent faire à la prochaine paix les négociants de votre place par rapport à la traite des noirs afin que je puisse en rendre compte au roi »…

Le 22 novembre suivant, les préliminaires de la paix étaient signés à Versailles, les hostilités cessaient sur mer. Les Chambres de Commerce et certaines juridictions consulaires se communiquèrent entre elles l’exposé de leurs desiderata. Celle de Dunkerque ne se prononça pas immédiatement. Ce ne fut que le 12 décembre, qu’elle répondit à Choiseul. Tous les négociants qu’elle avait convoqués ont été unanimes à reconnaître que jamais la paix n’avait été aussi nécessaire. Les armateurs en course allaient prendre leurs dispositions pour entreprendre le commerce de Guinée.

Mais il fallait craindre que les Anglais ne continuassent à pourvoir de nègres les Îles sous le vent. D’ailleurs, déclarait-elle, il y a assez de nègres aux Antilles et le ministre ne doit pas se laisser prendre aux propositions de neutres intéressés, en attendant que les ports français puissent armer leurs navires.

Elle envoya un état des douze bâtiments que les armateurs dunkerquois se disposaient à envoyer sur la Côte d’Afrique. L’un d’eux était déjà prêt à mettre à la voile.

État des navires qu’on destine à la Traite :

ArmateursNoms des naviresQuantité de noirs qu’ils peuvent traiter
Ph. DucrocqLe Maréchal de Noailles250
Ph. DucrocqLa Malice150
DelattreLa Dunkerque500
Dechosal et PailleLa Comtesse de Brionne450
Montluisant et CovaLa Franche Maçonnerie300
Jarsein et DrieuxLa Comtesse d’Hérouville250
Drieux – La GloireLa Gloire100
Cailliez fils aînéL’Epreuve100
R. Coppens et CailliezLe Hardy (En armement et prêt à partir)250
Briansiaux aînéLe Ch. De Mézières250
Cailliez pèreLe Prince Edouard (A Fécamp)350
PailleLa Paix250
3200

Choiseul donne à la Chambre de Commerce de Dunkerque l’assurance que la France saura se passer du concours des étrangers pour peupler nos colonies en nègres.

Les dunkerquois non contents de cette déclaration, se font appuyer par Philippe François Bart, gouverneur de Saint-Domingue qui se trouve en ce moment à Paris. Celui-ci voit Choiseul le 27 décembre 1762 et obtient de lui une déclaration formelle : Le roi est bien décidé à ne plus permettre aux étrangers d’importer des noirs dans nos colonies.

Enfin les navires négriers sont armés à Dunkerque.

En conformité des ordres qui lui ont été donnés, à chaque départ la Chambre en informe directement le Ministre. C’est ainsi que nous apprenons que le 14 mai 1763 L’Épreuve du port de 80 tonneaux, capitaine Brussetye est parti pour la Côte de Guinée. Le 15 c’est le Frère et Sœur, 300 tonneaux, capitaine Colombier qui a fait voile pour la même destination. Le 15 juin, le brigantin La Princesse de Ligne est expédié à son tour ; le 27 septembre c’est La Poste qui prend le départ.

En sus de ces navires nous devons ajouter La douce Marianne, 200 tonneaux, capitaine Sauvage parti le 20 septembre. Le secrétaire de la Chambre avait sans doute oublié de transcrire sur son registre la lettre adressée au ministère comme pour les autres.

Cela faisait cinq négriers expédiés de Dunkerque en 1763. Seule L’Épreuve figurait sur la liste qui avait été adressée à Choiseul. N’avait-elle pas été dressée uniquement pour lui donner une satisfaction et obtenir son appui ? Ce ne fut que le 7 octobre 1764 que partit un autre négrier, Le Barbançon du port de 150 tonneaux, commandé par S. Saujon.

Enfin, le 7 août 1765 Christophe French commandant La Légère de 140 tonneaux fait voile vers l’Afrique, où il espère traiter 250 noirs.

La frégate La Comtesse de Brionne part le 16 janvier 1766 pour la Côte d’Angola. Juin, Lieutenant de frégate du roi qui la commande, espère traiter 650 noirs. C’était cet Antoine Lefebvre dit Juin, fait lieutenant de frégate le 1er mai 1757, qui commandait la frégate L’Harmonie et naviguait de conserve avec La Danaé de Pierre Bar, qui abandonna celui-ci lorsqu’il fut attaqué et s’en alla relâcher en Norvège. Il fut très mal reçu à son retour à Dunkerque. C’est encore un de ces exemples d’officiers de la Marine Royale qui en temps de paix se mettaient à la disposition des armateurs particuliers.

Les députés au Conseil du Commerce ayant réclamé le 29 juillet 1766, les états circonstanciés des armements faits pour la Guinée, depuis la paix, la Chambre de Commerce leur envoya le tableau suivant :

AnnéesNaviresTonnageCapitainesArmateursNègresRetour en France
1763L’Épreuve80BrussetyeCailliez8726 juin 1764
1763Les Frère et Sœur250DucolombierEmery et Vanhée302Désarmé au Havre
1763La Princesse de Ligne80FrenchBoidin947 décembre 1764
1763La Douce Marianne200SauvageMeignot31230 août 1764
1763La Poste90TiphaigneDucrocq18621 mars 1765
1764Le Jupiter200BrussetyeCailliez26911 juin 1766
1765La Légère140FrenchBoidin266Pas encore de retour
1766Le Négrillon180GasparsWoestyn0
1764Le Brabançon150SaujonSaint-DelairePas encore de retour
1765Le Prince Edouard220VilleneuveCailliez Pas encore de retour
1766Comtesse de Brionne350JuinDelaire d’Alkerque Pas encore de retour

Ce tableau dont nous n’avons donné que les parties essentielles contient nombre de détails intéressants. Il nous renseigne d’abord sur la durée du voyage : Pour atteindre la côte africaine, L’Épreuve met 54 jours, La douce Marianne 49 jours, Le Jupiter 64 jours. Ils font leur traite au Sénégal, à la Côte d’Or, à Sierra Leone, et de là, conduisent leur cargaison de noirs soit à St-Domingue, au Fort de Paix, à St-Marc, à Port-au-Prince, ou au Cap François, soit à St-Pierre de la Martinique.

Le voyage dure au total d’un an à dix-huit mois. Et ce ne sont là que les heureux !

Si le Négrillon revient bredouille, par contre le Barbançon au bout de deux ans n’a pas donné de ses nouvelles. Le Prince Édouard parti le 22 août 1765 n’arrive à Sierra Leone qu’en décembre après une traversée de plus de 4 mois. Le 8 janvier 1766 il n’a traité que 36 captifs ! Quand, enfin, ils revinrent, Le Barbançon avait récolté 114 noirs, Le Prince Édouard 185, et La Comtesse de Brionne 546. Ce qui faisait que depuis 1763 les capitaines dunkerquois avaient introduit dans les îles 2.461 esclaves.

L’étude de cette statistique nous amène à une bien triste constatation : Sur L’Épreuve et La Princesse de Ligne qui toutes deux jaugeaient 80 tonneaux on avait réussi à entasser 87 et 94 noirs. La Poste de 90 tonneaux en avait reçu 186 !

Faut-il s’étonner, qu’avec manque d’hygiène, cette promiscuité, une mauvaise nourriture, on ait observé des mortalités aussi élevées que celles dont nous avons fourni quelques relevés ? (Cailliez avait cependant fait installer sur le Prince Édouard un appareil à distiller l’eau de mer, qui donnait toute satisfaction. Il fut présenté au duc de Choiseul en 1765 – Délib. Ch. Commerce 1765).

Il fallut à tout moment craindre la révolte de ces malheureux qui préféraient la mort au régime qui leur était imposé, et tentaient ou de s’emparer du navire ou de se jeter à la mer pour mettre une fin à leurs souffrances. Aussi se trouvaient-ils solidement enchaînés avec « des fers à nègres » et dans l’impossibilité de faire aucun mouvement !

La moitié de la cargaison y passait quelquefois. De plus des maladies contagieuses telles que certaines ophtalmies se propageaient de l’un à l’autre sans compter les affections cutanées et tous les accidents inoculés par des insectes ou autres parasites, donnaient du travail au chirurgien du bord qui s’efforçait à l’arrivée à destination, de maquiller les tares de ces pauvres nègres afin d’en obtenir un plus grand prix !

Un tableau récapitulatif dressé en 1766 nous montre qu’à cette date Saint-Domingue avait reçu depuis 1763, 15.081 esclaves nègres par :
3 négriers de Dunkerque qui en avaient fourni 1083 esclaves
9 négriers du Havre qui en avaient fourni 4032 esclaves
2 négriers de Honfleur qui en avaient fourni 571 esclaves
5 négriers de St-Malo qui en avaient fourni 1829 esclaves
18 négriers de Nantes qui en avaient fourni 4407 esclaves
7 négriers de La Rochelle qui en avaient fourni 1289 esclaves
4 négriers de Bordeaux qui en avaient fourni 766 esclaves
3 négriers de Marseille qui en avaient fourni 1044 esclaves
en sus des 5 à 6.000 noirs introduits par les Anglais par la Jamaïque ou Montechrist.

Dans cette énumération, Dunkerque occupe le cinquième rang. Le premier revient à Nantes, le grand port négrier qui fit 784 armements pendant le règne de Louis XV. C’étaient de petits bâtiments, ne dépassant pas en général 200 tonneaux. On s’était arrêté à ces dimensions, parce qu’elles paraissaient les plus convenables pour compléter rapidement une cargaison et éviter un séjour trop prolongé à la côte.

Mais qu’était-ce en comparaison des anglais ? Le seul port de Liverpool en 1753 avait armé 101 négriers !

Aussi les Juges Consuls de Nantes qui s’inquiétaient beaucoup de cette concurrence posaient-ils, le 17 septembre 1766 à la Chambre de Commerce de Dunkerque, les trois questions suivantes :
1°) Quelles sont les causes qui rendent notre trafic plus difficile et moins abondant que celui des Anglais ?
2°) Si l’établissement de quelques forts sur la côte pourrait contribuer à procurer une traite plus abondante.
3°) Quels encouragements peut-on donner à la Traite ?

Le 30 octobre, la Chambre répond à la première question que l’organisation ancienne de la traite chez les Anglais, leurs relations avec les gouverneurs et roitelets de la côte, leur permet de trouver dès leur arrivée des cargaisons complètes de nègres à la côte et de les embarquer aussitôt, tandis que les nôtres sont obligés d’y passer jusqu’à sept et huit mois pendant lesquels ils perdent beaucoup de nègres par suite de maladies ou de révoltes.

L’autorisation donnée aux étrangers d’introduire des nègres dans nos Colonies est la principale cause de concurrence avec la France. Sur le second point : l’établissement de quelques forts ne semble pas désirable, car ils seraient un sujet de discorde avec les Anglais. Il ne serait utile que si on y mettait comme gouverneurs des négociants et non pas des militaires « qui n’entendent rien dans cette partie ».

Enfin, l’encouragement le plus efficace consiste à réserver la traite aux navires français, à prohiber l’intermédiaire des Anglais ; à verser une prime par tête de noir introduit vivant dans nos Colonies, et à décharger les armateurs des dix livres qu’ils paient à la Compagnie des Indes.

A la Cour, on est décidé à favoriser la traite par ces primes. D’après une lettre de Cailliez à la Chambre de Commerce, du 11 mars 1767, le contrôleur général ne serait disposé à verser que 40 livres par tête d’esclave vivant introduit aux Colonies. L’État a besoin d’argent lui a déclaré La Richardière, député du Commerce de Nantes, et « quand on a besoin d’argent on fait comme on peut ».

La Chambre engage cependant Cailliez à persévérer dans ses démarches, de façon à obtenir de plus grands encouragements pour le commerce de Guinée. Il répond le 29 mars, qu’on peut tout au plus espérer obtenir cinq livres de plus par tête de noir.

Cependant le roi prend une mesure qui va satisfaire les armateurs : Par arrêt du 31 juillet 1767 il supprime purement et simplement le privilège ci-devant accordé à la Compagnie des Indes. « Sa Majesté retire à elle le droit à dix livres qui se payait à la Compagnie, par tête d’esclave ». Elle sera donc libre d’en disposer en faveur de qui elle voudra.

C’est effectivement ce qu’elle fait. Le 31 octobre, la Chambre de Commerce apprend par une lettre de Delescluze, que par arrêt du Conseil d’État du 30 septembre, trois ports sont privilégiés pour la traite : Ce sont Saint-Malo, le Havre et Honfleur. Leurs armateurs ont été exemptés de payer le droit de 10 livres par tête de noir. Delescluze espère qu’en réclamant la même faveur, Dunkerque pourra l’obtenir ; et il engage la Chambre à s’adresser à Trudaine dans ce but.

La Chambre fait plus, elle adresse à la fois à l’intendant Caumartin qui lui a transmis cet arrêt, au Contrôleur Général, au duc de Praslin et à Trudaine, des lettres à peu près identiques, dans lesquelles elle réclame la même faveur pour Dunkerque en faisant ressortir « qu’il en a autant et plus besoin qu’un autre port ».

« Ce commerce, écrit-elle, est pour ainsi dire naissant à Dunkerque. Il a été tenté quelquefois, mais presque aussitôt abandonné faute de succès. Il a été repris à la paix, et continué jusqu’à présent avec plus d’étendue que ci-devant. Nos armateurs sont encore obligés de faire venir des autres ports du roy, des sujets expérimentés dans ce commerce et dans cette navigation, ce qui leur occasionne beaucoup de frais… »

Trudaine répond que si cette faveur a été accordée à trois ports c’est en raison de l’extension que ce commerce y a pris. Si Dunkerque s’y adonne aussi, il en parlera au Contrôleur Général. La réponse de celui-ci ne manque pas de saveur. Elle mérite d’être reproduite in extenso :

à Versailles le 23 novembre 1767,« J’apprends Messieurs, avec plaisir que les négociants de Dunkerque se sont déterminés à faire le commerce des noirs sur la Côte d’Afrique. M. Trudaine de Montigny m’a dit qu’il vous avait mandé les raisons qui ont déterminé le Conseil à accorder aux négociants des ports de Saint-Malo, le Havre et Honfleur, l’exemption des droits de 10 livres par tête de noir. Si les négociants de Dunkerque s’adonnent sérieusement à ce commerce et qu’il résulte des états qui me seront envoyés, qu’ils auraient tiré de la Côte d’Afrique une quantité suffisante de têtes de noirs, et qu’ils les auront importés dans nos colonies, j’en rendray compte au roy. Je suis MM. entièrement à vous. DE L’AVERDY.

Ces états lui sont envoyés. Ils prouvent que 2461 nègres ont été introduits par les capitaines dunkerquois, à Saint-Domingue ou à la Martinique depuis la paix de 1763.

De plus La Comtesse de Brionne est de nouveau prête à prendre la mer sous le commandement de Juin. Ces documents nous prouvent que Dunkerque tient un rang moyen parmi les ports négriers.

La Chambre de Commerce les accompagne d’un mémoire dont la lecture est approuvée à la séance du 18 janvier 1768, dans lequel elle insiste sur les arguments qui ont déjà été produits : débuts difficiles d’un armement nouveau, gros risques de perte de capital, éloignement plus grand de Dunkerque du lieu de la traite, etc. Elle annonce que trois armements vont se faire en 1768.

En réalité il ne s’en fit que deux : La Comtesse de Brionne commandée cette fois par Cucheval et non plus par Juin, qui fournit 380 noirs au Cap François, Le Prince Édouard capitaine Destrais qui conduisit 300 nègres à la même destination.

La Comtesse de Brionne revint le 10 octobre 1769 avec 335 barriques créoles de sucre brut, 91 quarts et 53 futailles de café, achetées avec le produit de sa traite. Quant au Prince Edouard il rapporta le 24 avril 1770 13 barriques créoles, 3 barriques bordelaises et un quart de sucre brut.

Ces chiffres appellent une remarque. Les capitaines dès leur retour à Dunkerque devaient faire une déclaration des marchandises importées des Colonies et qui étaient entreposées à l’entrepôt de la Basse-Ville. Ces déclarations étaient consignées dans des registres dont quatre sont conservés dans les Archives de la Chambre de Commerce, les trois premiers portant sur la période 1775 à 1771, le quatrième sur les années 1783 à 1786. Quand les marchandises avaient été achetées avec de l’argent provenant de la vente des nègres mention en était faite sur le registre. L’examen de ces documents nous a fait découvrir beaucoup d’arrivées à Dunkerque de navires rapportant des marchandises reconnaissant cette origine. Leur nombre est bien supérieur à celui qu’indiquait la Chambre de Commerce dans ses registres de délibérations.

Voici l’explication de cette anomalie : De 1765 à 1771 nous trouvons 22 navires rapportant à Dunkerque, des marchandises provenant de la traite : Si nous éliminons certains bâtiments armés dans d’autres ports tels que la Philis de Nantes, le Palmier de Nantes, les Deux frères de Marennes, par contre nous constatons que certains navires dunkerquois avaient fait plusieurs voyages : La Comtesse de Brionne par exemple avait fait une campagne en 1770 et 1772 avec Perre comme capitaine. De même le Prince Edouard fait un voyage en 1767 commandé par Villeneuve, deux autres en 1768 et 1770 sous le commandement de Destrais. Le Jupiter sort avec Brussetye en 1765-1768-1769. Toujours ces navires rapportent du sucre brut ou du sucre terré (c’est-à-dire raffiné par terrage à l’argile humide) ou du café. Nous ne croyons pas utile d’établir un relevé de ces marchandises. Ne connaissant ni leur valeur ni les frais de l’armement il nous est impossible de nous rendre compte si l’opération a été fructueuse.

Enfin, nous avons constaté que certains négriers ne rapportaient pas eux-mêmes toutes les marchandises acquises avec le bénéfice de leur traite, mais qu’ils en chargeaient d’autres navires : C’est ainsi par exemple que le 19 janvier 1768 la Philis de Nantes débarque 203 barriques de sucre provenant de la traite faite par Juin sur La Comtesse de Brionne ; Le Vigilant capitaine Gaspard rapporte le 21 Juin 1769, 80 barriques de sucre provenant de la traite faite par le Barbançon commandé par Saujon.

Ces remarques étant faites nous pouvons reprendre la suite de notre exposé.

Au cours de cette année 1768, l’intendant du Commerce, M. de Bacalan ayant demandé des notes et mémoires sur certaines questions, la Chambre lui envoie quelques renseignements sur la traite des noirs :

« Ce commerce est fort dangereux. On peut y perdre plus que son capital, et malheureusement les exemples n’en sont que trop communs, ainsy il a besoin de toute la protection du gouvernement ». Elle réclame la gratification de 10 livres par tète de noir, et à titre d’indication fournit les chiffres suivants : Elle estime que les négriers dunkerquois pourront traiter par an 2.400 noirs « ainsi on peut évaluer, année commune, le commerce à 2.000.000 de livres ». Le 3 juin 1770 un tremblement de terre cause des désastres à Saint-Domingue. Les colons en profitent pour réclamer l’admission libre pendant trois ans des nègres provenant de la traite étrangère. Grand émoi à Nantes, port qui est le principal intéressé. Les juges et consuls de cette ville demandent à la Chambre de Commerce de Dunkerque (Lettre du 8 septembre 1770 à la Chambre de Commerce de Dunkerque), de soutenir leurs revendications. La Chambre acquiesça et écrit le 19 septembre au duc de Praslin : Ce désastre dit-elle est aussi fatal à la Colonie qu’à la métropole. Mais les secours doivent venir de celle-ci, car toute autre voie est nuisible au commerce… D’ailleurs fait-elle remarquer, dans la catastrophe il n’est pas mort de nègres, et les cargaisons de noirs qui sont actuellement au Cap ont peine à être vendues.

Le duc de Praslin répondit le 9 octobre que les craintes qu’on lui exprimait n’étaient pas fondées : « Les armateurs de Dunkerque, peuvent être tranquilles a cet égard. »

1774. — Ce sera maintenant la décadence. Au lieu des cinq armements en 1763 on n’en enregistre plus qu’un seul tous les deux ans environ !

Dans un mémoire adressé par la Chambre de Commerce aux Ministres, le 3 mars 1774, intitulé « Considérations sur la ville et le port de Dunkerque », on lit les tristes réflexions suivantes :« Le commerce, à la Côte d’Afrique, s’est fait avec quelque succès pendant les premières années de la paix. On a fait seize armements qui n’ont pas tous parfaitement réussi. Cependant on les aurait continués, mais les obstacles qu’il seroit trop long de déduire icy, les ont beaucoup ralentis. Il viendra sans doute un temps plus favorable où on pourra le reprendre avec plus de succès et d’encouragement ».

Mais pour l’instant une nouvelle guerre va permettre aux marins dunkerquois de recommencer comme corsaires leurs exploits légendaires.

A la fin de 1775 la Chambre note que depuis 1763 il a été fait à Dunkerque vingt armements pour la Côte de Guinée. Il semble bien que ce chiffre ne fut même jamais atteint jusqu’à la guerre d’Amérique (Un état fourni par la Chambre en 1783 n’en mentionne que 19). Et lorsqu’à la fin de 1777, de Sartine prévient la Chambre que le roi accorde à la Compagnie de Guyane le privilège exclusif de la traite des noirs à Gorée, à condition de ne les introduire qu’en Guyane, la Chambre lui répond le 23 octobre : « que les pertes qu’ont essuyé ceux de nos négocians qui ont essayé de s’y livrer ont absolument quant à présent, fait suspendre cette branche de commerce ».

Et voici le bilan de dix ans :

AnnéesNaviresArmateursCapitainesTonnageNègresConduits à
1771L’EspéranceCarpeauSauvage5075Cap François
1772La Marquise de BrancasWillemsVilleneuve140110Saint Marc
1774L’EspéranceDevinckSauvage4594Port de Paix
1775Le Comte d’AroisCarpeauJuin350338Cap François
1777La Marquise de NoaillesGamba et ArcheaconDucoory260450Cap François
1778La FloreGamba et ArcheaconFranchois220309Martinique

Ce qui faisait depuis 1763 un total de 4.837 noirs introduits aux colonies par les navires dunkerquois.

Quand fut terminée la guerre d’Amérique et que les marins furent rendus à leurs foyers, il fallut comme après la guerre de Sept ans, chercher à les utiliser.

Deux armateurs : les frères Peychiers et Bonaventure Tresca tentèrent d’entreprendre le commerce des noirs. Les premiers armèrent le Négrillon de 100 tonneaux, capitaine Vauquelin. B. Tresca confia à Vanstabel le commandement de l’Élisabeth et Victoire de 300 tonneaux. Dès le début, les difficultés s’accumulent contre eux.

Un arrêt du Conseil du 28 juin 1783, permet aux étrangers d’introduire pendant trois ans des nègres dans nos colonies, sous prétexte que la traite pratiquée par les Français n’a pas suffi, de 1763 à 1778, aux besoins de Saint-Domingue, et que les Îles sous le vent n’ont pu s’approvisionner que grâce à la contrebande.

MM. les membres de la Chambre de Commerce de Rouen, et ceux de Bordeaux, entretiennent leurs collègues de Dunkerque de cette situation.

La Chambre de Commerce trouve leurs réflexions judicieuses. Elle ne peut malheureusement s’appuyer que sur deux armements « sans espérance de voir rien changer de quelque temps les choses, puisque nous ne voyons pour cela aucune disposition des armateurs en général ».

Les campagnes des deux négriers dunkerquois furent-elles fructueuses ? Hélas non. Sur les Peychiers nous n’avons aucun détail. Par contre nous avons quelques renseignements sur B. Tresca par un intéressant article dû à la plume de M. Eug. Guillaume (Eug. Guillaume. Un armateur dunkerquois de Corsaires et de négriers à la fin du XVIII Siècle, le Nord illustré, 15 août 1918).

Son navire, l’Élisabeth et Victoire était l’ancien corsaire Le Franklin. Il était commandé par Vanstabel, un des meilleurs capitaines du temps. « Comme de coutume, des parts d’intérêts dans l’affaire sont prises par diverses personnes, mais ici l’armement se fait en famille ».

Bonaventure Tresca, cède une part de 8.800 livres tournois sur son négrier à sa vieille nourrice ou meyne, qui lui écrit : « J’espère que le bon Dieu bénira l’entreprise ». Il est regrettable que nous n’en connaissons pas l’issue.

Tresca non content d’armer à Dunkerque contribue à l’armement à Saint-Malo d’une ancienne frégate corsaire La Duchesse de Polignac qui fait la traite sur la Côte d’Angola en 1782, 1784 et 1786. Il engage encore des fonds dans un autre armement de deux navires hollandais qui partent de Middelbourg le 5 décembre 1782 vont prendre des noirs au Bénin pour les vendre à Saint-Domingue.

Les lignes suivantes que l’auteur de l’article consacre à cette expédition nous donnent des détails circonstanciés pris dans l’inventaire du navire. Quoiqu’elles ne concernent pas un navire dunkerquois, elles ne font que confirmer ce que nous savons. « Feuilletons écrit-il le compte général que reçoit B. Tresca, et où les moindres dépenses sont notées comme pour le trafic le plus pacifique ».

Nous trouvons à l’armement des navires, le paiement au forgeron de 582 livres pour 130 paires de menottes et 110 paires de fers à nègres ; de 10 livres pour une marque à nègres en argent ; de 181 livres pour une « chaudière à nègres et une cuiller ». — C’est le seul ustensile de cuisine qu’il y ait à bord pour tous les noirs.

Au Bénin, on a échangé 300 noirs contre les vieux fusils, les étoffes bariolées, les chapeaux à nègres bordés de rubans moitié jaune, moitié rouge, avec bord en or et panache, les pots d’eau-de-vie, les miroirs embarqués à bord. Puis l’expédition a cinglé vers les Îles d’Amérique.

Le compte devient tragique : « 133 noirs sont morts pendant le séjour à la côte et la traversée ; 26 perdus dans une révolte à la côte, 7 morts pendant la vente, 2 accordés à l’état-major. Reste 132 noirs vendus suivant compte pour argent des Isles : 178.000 livres ».

Prudemment, Bonaventure Tresca s’assurait contre la perte fréquente de nombreux nègres entraînée par la rigueur des négriers, ou le désespoir des malheureux qui cherchaient dans la mort un refuge contre l’esclavage.

Et la police d’assurance porte : « Nous assureurs, prenons à notre charge la révolte des noirs, et suites de révoltes, tant à bord du navire que dans les endroits où le capitaine les aurait à terre ou autrement ; également la perte des noirs qui pourraient tomber dans la mer, ou se jeter tant du bord dudit navire que des bateaux ou pirogues qui les porteront de terre à bord et de bord à terre à l’Amérique ».

Les nouvelles que l’on reçoit des deux négriers ne sont guère bonnes. Les Portugais sont venus troubler leur trafic à la Côte d’Angola et ont exercé sur eux des violences.

Les Chambres de Commerce du Havre, de La Rochelle et de Dunkerque se concertent. Elles sont décidées à adresser des représentations au Maréchal de Castries et à réclamer une prime de 200 livres par tête de noir introduite aux Colonies : Ce chiffre ne parait pas exagéré car les menées des Portugais ont gêné le ravitaillement en nègres, et l’a fait tomber d’un cinquième.

Le 13 avril 1784 la Chambre de Commerce de Dunkerque écrit au Maréchal de Castries : « Il ne s’est expédié de ce port depuis la paix que deux navires dont l’un ne doit pas avoir souffert. Mais l’autre est un bâtiment d’environ 700 tonnes dont l’armement a coûté près de 600.000 livres qui a eu le malheur de participer aux excès commis par les Portugais à la Côte d’Angole et qui s’est vu dans la nécessité d’aller traiter dans un endroit où il a payé les nègres infiniment plus chers… »

Le Maréchal de Castries se contente de répondre le 25 avril 1784 que la Cour de Lisbonne a désapprouvé tout ce qui a pu se passer à Cabinde.

Le 28 septembre 1785, la Chambre de Commerce, dressant un état de trafic du Port de Dunkerque, écrivait à l’article « Commerce sur la Côte d’Afrique » les lignes suivantes :

« Il ne s’est fait depuis la paix que quatre armements pour la Traite des noirs : Les deux premiers ont donné beaucoup de perte, le troisième n’a pus réussi et l’on attend des nouvelles du dernier. »

Peut-être se fit-il deux derniers armements en 1786 car les armateurs étaient alléchés par l’appât d’un gain plus élevé.

En effet un arrêt du Conseil d’État du 26 octobre 1784 avait accordé 100 livres par tête de noir introduite dans le Sud de Saint-Domingue.

En 1786 le roi avait porté cette prime à 160 livres. Un arrêt du Conseil du 10 septembre 1786 avait confirmé les dispositions précédentes et fixé la prime à 200 livres.

Dans un registre de la Chambre de Commerce, portant les déclarations des capitaines qui avaient rapporté des marchandises acquises avec le produit de la traite des noirs de 1783 à 1786 nous avons pu relever les noms suivants :

Retour enNaviresArmateursCapitainesMarchandises provenant de la traite
1781Élisabeth et VictoireB. TrescaVanstabel64 barriques de sucre et 2 quarts, 12 futailles de café
1781L’ElisabethLes frères PeychiersEveraert214 barriques de sucre brut, 3 quarts, 99 futailles et 97 sacs de café
1785L’Archiduchesse ChristineMorel aînéVilleneuve80 barriques de sucre brut
1785La DianeDrouillard fils et ThieryJonzel49 barriques de sucre brut, 20 tierçons, 14 quarts, café et cacao
1786Les Deux FrèresDecroos et RoelandtLeclercq14 barriques de sucre, 17 tierçons, 1 quart
1786La Jeune SophieBoubertMorau100 barriques de sucre brut

Nous savons — et nous l’avons montré plus haut, que parfois certains navires rapportaient du sucre acheté avec le produit de la traite faite par d’autres bâtiments.

En tout cas il nous semble bien qu’après 1786 c’en était fini de la traite des noirs par les navires dunkerquois. Cependant, les négociants et la Chambre de Commerce n’avaient pas perdu tout espoir de la reprendre un jour.

Le conseiller pensionnaire de la Chambre de Commerce, Reynaud l’aîné en mission à Paris écrit le 24 novembre 1789 que le Comte de Mirabeau doit faire à l’Assemblée Nationale une motion tendant à l’abolition de la traite des noirs, et il envoie à la Chambre une circulaire des députés extraordinaires des manufactures et du commerce de France qui expriment leurs craintes que l’assemblée ne se laisse entraîner par les arguments que va produire l’orateur, et exposent le préjudice immense que causerait cette abolition et font ressortir que le sort de nos Colonies dépend de la Traite.

Les juges et consuls, ou les Chambres de Commerce des autres ports : Bordeaux, Le Havre, Rouen (Lettre de MM. de Bordeaux du 5 décembre 1789, du Havre du 23 décembre, de Rouen du 4 janvier 1790) attirent l’attention de leurs collègues de Dunkerque et leur demande leur collaboration pour parer ce coup fatal qu’on prépare à nos Colonies d’Amérique. Cette motion pourrait être suivie de l’affranchissement général de tous les esclaves. Ce serait la chute inévitable de notre commerce, la ruine, la banqueroute, la cessation du débouché de nos produits…

Déjà on parle d’un début d’insurrection à Saint-Domingue. Les gens de couleur relèvent la tête : C’est peut être leur attitude qui empêche l’Assemblée Nationale de se prononcer en leur faveur.

La Chambre de Commerce de Dunkerque, qui se solidarise avec celles des autres ports adresse aux députés de la Flandre Maritime un mémoire : « L’expérience démontre que la culture des Colonies ne peut s’opérer que par les noirs, que ces noirs sont la propriété des colons. On ne peut sans contrevenir à la Justice et l’équité les priver de cette propriété à moins de les dédommager… Il est à craindre qu’un pareil décret, s’il était adopté ne produise la scission des colons d’avec la métropole… » Cette intervention fut inutile. La question fut momentanément enterrée. Ce ne fut que le 16 pluviôse an II (4 février 1794) que la Convention Nationale abolit l’esclavage.

Bonaparte le rétablit par la loi du 30 floréal an X. Ce fut paraît-il Joséphine de Beauharnais qui le poussa à prendre cette décision. Elle aurait agi, paraît-il à l’instigation de ses amis de Dunkerque envers lesquelles elle avait certaines obligations.

Mais les armateurs dunkerquois n’en profitent guère.

Toutes les circonstances contribuaient à rendre leur commerce impossible. D’abord le port qu’on avait laissé s’ensabler se trouve encombré par les bateaux plats destinés à la descente en Angleterre. Puis ce fut le blocus des côtes qui entrava tout mouvement : les ruines et faillites s’accumulèrent, la ville se dépeupla. On ne put envoyer en mer que de petits corsaires ou des smogglers qui faisaient la fraude avec l’Angleterre : La lecture des statistiques de l’époque 1810 à 1815 est navrante. Parfois on constate qu’il n’est sorti au cours d’une quinzaine, qu’un seul navire de quelques tonneaux de jauge !

Nous avons compulsé ces registres sans y trouver le nom d’un seul navire qui se soit aventuré sur les côtes d’Afrique.

Le Dr Dewèvre nous avait communiqué en 1922 (Bull. Un. Faulconnier t. XIX 1922) le compte de liquidation du navire Les deux Frères, capitaine Morel-Chamault de Dunkerque, qui était allé en 1813 faire la traite à la côte d’Angole : Il avait acheté à St-Paul et au Grand-Popo 102 nègres, 19 négresses, 63 négrillons et 23 négrits, sur lesquels il restait lorsqu’il parvint à destination 27 nègres, 13 négresses, 56 négrillons et 18 négrits ! Ce navire ne figure pas sur les listes des entrées et sorties du port de Dunkerque. Il est vraisemblable qu’il fut armé dans un autre port et commandé par un capitaine dunkerquois.

Mais bientôt ce trafic que nous trouvons honteux aujourd’hui va se trouver supprimé. Dans un article additionnel au traité de paix du 30 mai 1814, la France et l’Angleterre s’engageaient à faire tous leurs efforts pour abolir la traite. Cette disposition fut confirmée par un article spécial du traité de paix en 1815. Enfin la loi du 15 avril 1818 abolit la traite en France. Celles des 25 avril 1827 et 4 mars 1831 la complétèrent en renforçant les pénalités contre tous ceux qui s’y livreraient en fraude. L’apparition de cette nouvelle réglementation n’amena aucune réaction de la part des armateurs de Dunkerque. La traite ? Elle ne leur avait en général occasionné que des déboires ; ils n’en gardaient qu’un mauvais souvenir.

Dans ces pages nous n’avons utilisé que les documents que nous avons pu recueillir à Dunkerque. Pour écrire une histoire complète de la traite il conviendrait de consulter deux grands dépôts Parisiens : les Archives Nationales, et l’Arsenal où on trouvera matière à compléter ce travail. Le sujet est loin d’être épuisé et nos successeurs pourront s’y attacher avec fruit.

APPENDICE

La triste Histoire du Négrier La Jalousie de Dunkerque (1750-1752) Tous ces détails sont extraits d’un dossier déposé aux Archives de Dunkerque (fonds Amirauté 189 carton 1er). Ce dossier contient les dépositions du premier Lieutenant Vitalis, du deuxième Lieutenant Mégret, du premier Chirurgien Detournelle, de l’écrivain Olivier, du cuisinier Veillon et du mousse Jacques Bray. Toutes concordent sauf sur certains points de détail de peu d’importance. L’interrogatoire du Capitaine Teste s’y trouve aussi. Il se défend très mal et n’oppose que de piteuses réponses aux griefs formulés par les armateurs.

Le 16 avril 1750, le snauw La Jalousie de 120 tonneaux, monté par 36 hommes quittait le port de Dunkerque à destination de la Côte d’Afrique pour y faire la traite des nègres qu’il devait transporter ensuite aux Îles françaises d’Amérique.

Les armateurs Pierre Froye, Ph. Edouart, Jean-Etienne Dechosal et Julien Morel, l’avaient pourvu d’une cargaison bien complète qui leur coûtait dans les environs de 100.000 livres. Commandé par le capitaine Jean-Baptiste Teste, le navire fit une excellente traversée.

Le 10 juin, il était arrivé à destination, à Sierra Léone, lieu propice pour faire la traite.

Une lettre du capitaine parvint à Dunkerque en avril. Il déclarait qu’il n’avait qu’à se louer de ses officiers et du reste de l’équipage. La traite allait commencer dans d’excellentes conditions.

Une seconde lettre apporta encore de bonnes nouvelles. Puis, plus rien… Que s’était-il passé ? En février 1752, les armateurs apprirent que cette expédition se terminait par un vrai désastre ; que le capital était englouti. S’étant informés de la cause de cette catastrophe, ils crurent pouvoir en rendre responsable le capitaine, et se décidèrent à porter plainte contre lui. Et voici ce qu’apprit le lieutenant général de l’Amirauté de Dunkerque, Huguet du Hallier qui à leur requête, avait fait sommer par son huissier royal, les membres de l’équipage qui avaient pu revenir à Dunkerque, de venir déposer devant lui.

La Jalousie étant arrivée le 10 juin 1750 à Sierra-Léone le capitaine se mit aussitôt en rapport avec « une personne d’autorité et de crédit » qui lui promit autant de nègres qu’il voudrait. Il descendit la rivière et alla mouiller en face du cap Demont. Il obtint bientôt une trentaine de captifs. Il lui aurait été possible d’en acquérir beaucoup plus s’il avait été en possession d’un assortiment convenable de marchandises à troquer. Il prit alors le parti d’échanger avec un capitaine anglais, des mouchoirs contre des fusils qui étaient beaucoup plus recherchés.

Dès ce moment Teste tomba malade, affirma son premier chirurgien, et cette maladie dura quatre mois. Il ne voulut pendant ce temps se faire aider par aucun de ses officiers et cette attitude explique bien des choses.

Ne trouvant plus de nègres il quitta le cap Demont pour descendre la côte, sur les conseils prétendit-il de son premier lieutenant Vitalis qu’avait déjà fait trois voyages en cette région. Il arriva en un lieu appelé le Petit Galline qui était sous l’autorité d’un prince nègre appelé Bram.

Il y resta deux à trois mois. Les blancs qui se trouvaient sur la côte lui ayant promis des esclaves, s’il leur procurait des marchandises telles que vin, farine, planches, stockvis (morue salée), il fit débarquer une quantité de ces vivres. C’était commettre une grave imprudence, car il ignorait combien de temps allait durer sa campagne. Pour sa défense il soutint plus tard que ces vivres ne faisaient pas partie des provisions de l’équipage mais appartenait à la cargaison, et qu’il était libre d’en disposer. N’avait-il pas troqué 56 livres de stockvis à un capucin pour obtenir que ce dernier lui facilitât l’acquisition de deux beaux nègres ?

Survint un premier incident, deux nègres courtiers, libres qui se trouvaient à bord d’un navire anglais, ayant peur d’être retenus vinrent se réfugier sur la Jalousie. Teste tout simplement les retint prisonniers et ne voulut plus les lâcher. C’était faire la traite à bon compte. Ce fut en vain que le roi nègre intervint près de lui et lui offrit en échange deux esclaves ou un bœuf. Il en exigea quatre et finalement conserva les deux courtiers (Il put les vendre plus tard à La Martinique pour 14 et 1500 livres). Cette façon d’agir produisit un effet déplorable. Elle fit suspecter la bonne foi des français et l’on craignit que les autres négriers n’en supportassent à l’avenir les conséquences.

Le Prince Bram lui promit vingt beaux noirs qu’il faisait rechercher, et lui conseilla de les attendre.

Mais Teste qui avait emporté pour 14 ou 1500 livres de « pacotille personnelle » — ce à quoi il était paraît-il autorisé, avait hâte de l’échanger contre de l’or. Or il n’y en avait pas à Petit Gallin. Il ne voulut pas y rester plus longtemps, laissa au prince nègre des marchandises représentant le prix des vingt noirs, abandonna même une ancre et un câble et fit voile vers le Sud. Il s’arrêta à un lieu appelé Mesuratte situé à huit lieues de Petit Gallin. Déjà les vivres commençaient à manquer : Il fallut rationner l’équipage à 18 onces de biscuit par jour.

A Mesuratte (Cap Mesurade – Liberia – près de Monrovia), le capitaine acheta quelques nègres et fit des vivres. Un capitaine anglais lui apprit alors que le Prince Bram avait reçu ses captifs mais il ne tient aucun compte de cette nouvelle. Ce ne fut qu’au bout d’un certain temps qu’il se résolut à remonter vers le cap Demont. Mais il se heurta à des vents contraires et à des courants violents. Après une lutte de six semaines contre les éléments il finit par se rendre compte qu’il lui était impossible de rejoindre le Petit Gallin. Les vivres se firent naturellement de plus en plus rares ; on ne put distribuer à l’équipage que quatre onces de pain par jour avec un peu de blé de Turquie, et quatre onces de viande trois fois par semaine.

Il prit alors le parti de descendre jusqu’à la rivière de Sinou où La Jalousie arriva au début de janvier 1751.

Ici les affaires se gâtèrent définitivement. Le 14 ou le 15 janvier il détacha un canot monté par quatre hommes pour faire la traite à la Côte. A peine avait-il abordé que les nègres maltraitèrent les matelots pillèrent leurs marchandises, retinrent à terre Olivier l’écrivain, un matelot nommé Jacques Adrien et le novice Jacques-François Bray, et renvoyèrent le canot à la dérive. Les indigènes firent savoir au capitaine qu’il devrait racheter les trois prisonniers : Teste envoya les marchandises demandées. Mais les noirs constatant qu’il manquait un fusil et un baril de poudre conservèrent le novice Bray et renvoyèrent les deux autres.

Bray resta abandonné sur la côte. Le capitaine ne voulut plus rien envoyer pour payer sa rançon. Il prétendit lors de son interrogatoire qu’il avait fait en vain rechercher Bray qui s’était caché dans le bois.

Ce malheureux vit partir le navire. Les nègres le mirent à la torture pendant huit jours avec une barre de fer derrière le dos et les bras en croix. Au bout de trois mois, un capitaine Hollandais le racheta pour 85 livres 12 sous, le prit à son bord comme matelot et le reconduisit en Hollande. Il ne voulut pas qu’on lui remboursa les 85 livres qu’il avait payées et se contenta de ne pas lui payer de gages. De la Hollande Bray put regagner Dunkerque.

Quand La Jalousie eut enfin quitté Sinou, elle prit le chemin de Jacquelaou. Là nouvel incident plus grave encore. Deux navires de guerre anglais armés de cinquante canons, font leur apparition. L’un d’eux envoie un canot pour demander au capitaine de La Jalousie pourquoi il a arboré une flamme et le somme de l’enlever. Teste prétend que tous les navires portent un guidon ou une flamme et refuse d’amener la sienne. Alors deux coups de canon sont tirés à blanc. Le capitaine de La Jalousie s’entête et « cet entêtement par principe d’orgueil » comme le déclare un de ses subordonnés va lui faire perdre tout le bénéfice de sa traite.

En effet les anglais furieux ne le lâchent pas. Ils l’empêchent de faire sa traite tout le long de la côte, et même de descendre à terre pour y faire des vivres ou se ravitailler en eau. Les forts anglais avertis par leurs compatriotes prennent vis-à-vis de lui une attitude hostile. Pendant ce temps les nègres meurent de faim et l’équipage s’épuise…

Il vient alors se mettre sous la protection du fort d’Ackra. Le gouverneur danois de ce fort, s’entremet et empêche les vaisseaux anglais de le couler à coups de canon. La Jalousie reste environ trois semaines en vue de ce fort. Teste réussit à faire quelques captifs. Mais il interdit à ses officiers de descendre à terre pour y chercher quelque soulagement, alors que certains matelots réussissent à vendre leurs hardes pour se procurer un peu de nourriture.

A bord, la situation est lamentable : Les nègres victimes de mauvais traitements succombent. Deux d’entre eux meurent après avoir été longuement fouettés sur la tête. Teste sépare un négrillon de sa mère sous prétexte que celle-ci « est atteinte du haut mal ». Tous deux succombent, Le chirurgien du bord ne peut pas les soigner : Il est atteint de scorbut, et le capitaine l’empêche de faire son service. Il lui enlève les clefs du coffre à médicaments, et se mêle de traiter les nègres à sa façon ! Et quand le chirurgien fait entendre ses récriminations il le frappe du plat de son sabre au risque de lui crever un œil ! Il lui reproche la mortalité excessive qui enlève ses pauvres nègres. El pour se rendre compte de la cause de leur décès, il se décide « à ouvrir le corps de l’un d’eux. N’y pouvant pas parvenir il fait appel au second chirurgien qui constate qu’il est mort de famine ». Les officiers ne peuvent plus avoir accès à la chambre qui leur est réservée : ils sont obligés de manger avec les matelots.

Bien plus, le capitaine ne se gêne pas pour les faire frapper à coups de poing par son contre-maître. Il va plus loin encore et utilise les nègres pour frapper un cuisinier du nom de Morel qu’il a fait attacher à un canon ! Un novice nommé Willaert veut en tremblant exécuter un ordre : D’après plusieurs dépositions il se jette à la mer et périt : Teste dira pour sa défense qu’il a été projeté à la mer par l’écoute de la grande voile qu’il allait parer…

Bref la situation devient intolérable. Un matelot italien nommé Antoine fait quelques observations : Le capitaine l’abandonne sur la côte. Mais Antoine ne part pas seul : son ami intime Manuel Ariette ne le quitte pas : ce qui permettra au tortionnaire de déclarer au commissaire des classes qu’ils ont déserté !

Teste se décide enfin à quitter Ackra pour la Martinique. Il a à son bord 160 captifs. L’équipage est réduit à une ration de six onces de pain par jour avec une chopine d’eau sans vin ni eau-de-vie. Mais on sait que le capitaine ne manque ni de pain, ni de vin, ni de volailles…

Après avoir fait environ 200 lieues en mer, Teste est pris soudain d’un caprice. Il veut aller chercher les vingt captifs que le roitelet nègre Bram a recueillis pour lui. Il fait demi-tour et retourne vers la Côte d’Afrique. Mais il donne à son navire une mauvaise route. Il ne veut prendre conseil de personne. Ne tenant jamais la route qu’il fallait, après avoir louvoyé pendant plus d’un mois, il se trouve déporté et revient à douze lieues plus bas que le fort d’Ackra, près de l’embouchure de la Volta. Alors il prend le parti de se rendre à l’île du Prince.

Faut-il ajouter que pendant ce trajet il a perdu beaucoup de ses captifs de maladie ou d’inanition ? Arrivé à l’île du Prince, il doit y relâcher pour réparer ses avaries et surtout pour s’y ravitailler.

Il fait descendre ses nègres à terre et les campe sous une grande tente. Ils en profitent pour s’enfuir dans les bois. On leur fait la chasse ; à la fin trois d’entre eux manquent à l’appel : deux qui ont réussi à s’évader, un troisième qui est mort empoisonné par l’ingestion de plantes vénéneuses…

Pendant ce temps, Teste interdit à ses officiers de descendre à terre. Cependant Vitalis et Mégret, 1er et 2e lieutenants et Destournelles 1er chirurgien tous trois atteints de scorbut, profitant d’un moment où le capitaine s’est enfermé dans sa cabine s’emparent d’un canot et quittent le navire. Ils vont se plaindre au gouverneur de l’Île et au commandant d’un navire français « de la Compagnie » qui se trouve là.

Le gouverneur après avoir entendu leurs doléances fait chercher le capitaine, et lui fait des reproches en termes très vifs en présence de tout son équipage. Il lui enjoint de mieux se comporter à l’avenir et surtout de mieux nourrir ses hommes, et le force à réembarquer des barils de farine qu’il a fait déposer dans les bureaux de la douane pour les mettre en vente : C’étaient les derniers de sa cargaison ! Teste, on le conçoit, fut très irrité de la plainte qu’avaient faite contre lui ses officiers. Il ne voulut plus les recevoir à bord malgré l’ordre formel que lui avait donné le Gouverneur.

Au bout de trois semaines, ils eurent le chagrin de voir le navire quitter la côte. Pour justifier sa conduite Teste déclara tout simplement qu’ils avaient déserté, que c’étaient de mauvais sujets capables de suborner les autres.

Le Gouverneur fit embarquer Vitalis sur un navire de Rochefort, La Mégère, commandé par Kesselain qui en 60 jours le conduisit à La Martinique. Il y attendit vainement Teste et ne le voyant pas arriver prit le parti de s’embarquer sur La Mauresse de Nantes. Le capitaine Richard le conduisit dans cette ville d’où il gagna Dunkerque. Destournelles et Mégret revinrent également à Nantes au milieu de décembre 1751. Ils firent aussitôt leur déclaration au commissaire des classes qui les expédia à Dunkerque.

La Jalousie avait enfin fait voile définitivement pour les Îles françaises d’Amérique, n’ayant plus que 120 esclaves à bord, les autres ayant péri. La ration fut réduite à 4 onces de pain par jour. Après 105 jours de traversée, elle aborda à St-Pierre-de-la-Martinique, le 29 novembre 1751 n’ayant plus que douze ou treize hommes d’équipage sur les 36 qu’elle comptait au départ de Dunkerque et soixante et quelques nègres « moribonds exténués par la longueur du temps et la disette des vivres ». Dans ces conditions il ne put pas en obtenir un prix bien élevé. Teste prit alors un parti. Il fit visiter son navire : de grosses réparations étaient nécessaires. Après examen, des charpentiers réclamèrent quatre mille livres pour les exécuter. Il refusa de les verser et fit condamner le navire qui ne revint plus à Dunkerque. Plus tard il dira pour sa défense, contrairement à ce qu’avanceront tous les témoins, que les charpentiers avaient exigé 30.000 livres et encore ne garantissaient pas de mettre La Jalousie en bon état !

Dans cette malheureuse expédition les armateurs avaient perdu leur navire et sa cargaison. Renseignés, par ceux qui avaient eu la chance de revenir à Dunkerque, sur les agissements du capitaine ils n’hésitèrent pas à porter contre lui une plainte au Lieutenant général de l’Amirauté.

Le Lieutenant général civil et criminel de l’Amirauté de Dunkerque, saisi de l’affaire après réquisitoire du Procureur du roi, commença le 22 juin 1752 l’interrogatoire des témoins. Un décret d’ajournement personnel fut rendu contre Teste le 3 juillet. Il fit appel de ce décret le 12 décembre 1752, ce qui n’empêcha pas le lieutenant général de l’interroger le 19 décembre et jours suivants. Par arrêts des 9 janvier 1753 et 19 suivant, la Cour du Parlement de Paris en la Tournelle ordonna de faire assigner devant elle le dit Teste et de faire transférer son dossier à son greffe. Le greffier de l’Amirauté de Dunkerque Destouches, réunit les pièces le 26 janvier 1753 les plaça dans une enveloppe de toile cirée, scellée du sceau de l’Amirauté, qu’il remit au commis établi pour le carrosse de Paris, chargé de le transmettre au greffe criminel de la Cour du Parlement. Nous ne connaissons malheureusement pas l’issue de ce procès.

Quel curieux roman d’aventures on pourrait écrire en relatant l’équipée de La Jalousie ! Et cependant dans le récit que nous venons d’écrire, aucune part n’a été laissée à l’imagination ; aucun détail n’a été inventé. Tout est extrait du dossier de la procédure. Dans cette histoire se retrouvent tous les avatars dont furent souvent victimes les négriers : Voyages d’une lenteur désespérante, luttes à soutenir contre les indigènes, pillages des cargaisons, révoltes des noirs, évasions, opposition des Anglais, maladies, épidémies, mortalité exagérée, rien n’y manque. On avait raison de déclarer que la traite était un métier dangereux. Beaucoup y laissèrent leur fortune ou leur vie… Mais il fallait compter avec l’appât du gain : Après ceux-là d’autres recommencèrent…