12 juillet 1562, un prêche protestant à Boeschèpe

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Pieter Brueghel - La Prédication de Saint Jean Baptiste (1566)

Nous publions un texte aujourd’hui difficile à trouver dans les bibliothèques et sur internet.
Il s’agit de la première étude sur le prêche calviniste tenu un matin du 12 juillet 1562 par le prédicateur Ghislain Damman. Elle est l’oeuvre d’André Cordewiener (1940-1981) et a été publiée dans le Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme français en 1966.
Bonne lecture.

La Réforme aux Pays-Bas est actuellement le sujet de bien des études. Cependant le prêche calviniste qui, dans le village de Boeschepe, situé actuellement en France à 2,5 km de la frontière belge, réunit, un dimanche de 1562 à l’heure de la messe, plus de deux cents personnes en armes, était resté jusqu’à présent pratiquement inconnu, même des spécialistes. Or, cette manifestation nous paraît caractéristique de l’esprit d’opposition, de plus en plus marqué, qui commençait à se faire jour aux Pays-Bas et qui allait conduire aux fameux troubles iconoclastes de 1566- 1567.

Depuis que, le 25 août 1559, le roi Philippe II était retourné en Espagne, confiant le gouvernement des Pays-Bas à Marguerite de Parme, la situation politique allait en se détériorant. Les protestants, excités par les progrès et les victoires remportés par les Huguenots en France (Troubles d’Amboise), songèrent bientôt à se défendre par la force. Le 14 février 1561, au nom de plusieurs frères de Flandre, il était demandé à l’église flamande de Londres « s’il ne leur est point licite de porter armes pour leur defendre ou pour le moins en faire peure aux ennemis et non pour assaillire les persécuteurs, item s’il ne se pourrait rompre les prisons pour délivrer les frères et de saisire et apréhender le doyen de Renaye (l’inquisiteur Pierre Titelmans) veu qu’il n’est légitime magistrat »[1].

A Tournai et à Valenciennes, les 29 et 30 septembre 1561, les calvinistes, par centaines, s’en vinrent à chanter les psaumes de David à travers les principales rues. Le 16 novembre 1561, deux cents personnes forçaient les portes des prisons de Messines et délivraient les prisonniers protestants.

Six mois plus tard, les protestants du West-Quartier de Flandre manifestaient à leur tour publiquement, se présentant pacifiquement, mais armés, à Boeschepe, à l’heure de la grand’messe. La répression, qui fut des plus sévères, prouve assez l’émotion que souleva cet événement dans tout le pays. Il n’y eut pas moins de quarante condamnations, parmi lesquelles neuf exécutions capitales dont les victimes ne figurent dans aucun des martyrologes consultés.

Les archives de la ville d’Ypres ont été, par deux fois, dévastées lors des dernières guerres. Pour mener à bien notre travail nous nous sommes dès lors servis des publications de documents de deux érudits du XIXe siècle, De Coussemaker et Diegerick[2]. Ce dernier surtout, archiviste de la ville d’Ypres, a pu conserver à la postérité des sources d’une grande richesse pour l’histoire du protestantisme dans le West-Quartier.

Dans une lettre datée de Courtrai, 17 juillet 1562[3], l’inquisiteur Pierre Titelmans informait la gouvernante Marguerite de Parme de ce qu’il y avait eu, le 12 juillet, un prêche à Boeschepe lez Steenvoorde. Se trouvant le lundi 13 juillet à Ypres auprès de Martin Rithovius, évêque récemment installé, il s’était, à cette nouvelle, rendu immédiatement sur les lieux et y avait appris que « à l’heure de la grande messe, est venu certain homme layz et indocte, natyf dudict lieu, nommé Ghyleyn Damman, liquel sur lattre d’illecq, montant certain lieu assez accomodez pour prescher a faict ung sermon contre nostre saincte mère l’église (…) et ce l’espace d’une heure et davantage »[4]. Il y avait là de cent cinquante à deux cents personnes dont une partie armée de rapières, bâtons ou pistolets pour garder leur prêcheur. Titelmans signale que ce Ghylain Damman avait déjà fait pénitence publique « passez aulcunes années pour ses hérésies, et est frère de Syre Guillaume Damman, naguerres par force délivré des prisons du dict évesque d’Ypre »[5]. Il a déjà averti le Conseil de Flandre, mais signale aussi le fait à la gouvernante pour qu’elle y mette bon ordre car la situation se détériore de plus en plus.

Peu de temps après, l’événement était confirmé à la gouvernante par Nicolas de Wale, le lieutenant du bailli de Cassel, Philippe de Stavele, seigneur de Glajon.

Ainsi avertie de deux côtés différents, la gouvernante s’étonnant de ne pas recevoir de confirmation de la part du Conseil de Flandre, lui écrit, le 31 juillet 1562, qu’informée de cet « énorme cas advenu à Boeschepe » et que les sachant informés également, elle désire « sçavoir quelle provision » ils y ont donné[6]. Elle conseille d’envoyer des commissaires s’informer des coupables « dont aulcuns semblent estre assez cogneuz par les informations de ceulx dudit Cassel » qu’elle avait joints. Elle suggère de se servir des hommes d’armes du souverain bailli de Flandre et d’écrire aux baillis de Cassel, de Bailleul et d’Ypres. Si besoin en est, qu’on fasse appel aux bandes d’ordonnance du roi, mais elle demande que ce moyen soit employé en dernier ressort, car elle craint que les pauvres gens ne soient maltraités.

En réponse à cette lettre, le Conseil de Flandre lui signale que, dès l’annonce des troubles, il s’était informé auprès des baillis de Cassel et de Bailleul en vue de capturer, si possible, Ghelein Damman et ses complices ; il a également envoyé sur place pour enquêter le procureur général de Flandre Maître Jacques de Brune, dont il attend la réponse ; il a rappelé leurs devoirs aux justiciers et officiers du West-Quartier. Le Conseil demande à la gouvernante d’écrire également des lettres rigoureuses à ces officiers et de punir les négligents. La duchesse écrira, dès le 5 août, au bailli de Cassel.

Ce ne sera finalement que le 28 août 1562 que le Conseil de Flandre pourra donner connaissance à la gouvernante du rapport du procureur général à propos du prêche de Gheleyn Damman. Les conseillers ont appris que les coupables sont fort dispersés et ils ont « pour ensemble communicquié et meurement délibéré sur le remède qui s’y pourroit convenablement mectre ». Ils sont d’avis d’envoyer des commissaires afin qu’avec les officiers et gens de loi de l’endroit ils s’informent, appréhendent et punissent exemplairement les coupables. Vu qu’ils se rendent compte des difficultés vers lesquelles iront ces commissaires « signament à cause de la diversité des juridictions où les dits délinquans demeurent », ils ont cru bon devoir d’abord en avertir la gouvernante. Ils lui envolent le procureur général et Maître Robert du Cellier, conseiller ordinaire de ce dit conseil, pour lui faire part des difficultés et prendre des ordres.

Ce Robert du Cellier et Jean de Blazere, également conseiller de la chambre du Conseil de Flandre, seront, dans une lettre écrite au nom du roi Philippe II et datée du 12 septembre 1562, choisis comme commissaires royaux pour l’affaire de Boeschepe. Ils seront assistés de Fernand de la Bare, chevalier, seigneur de Mouscron, souverain bailli de Flandre, et de Jacques de Brune, conseiller et procureur général du Conseil de Flandre. Le roi les autorise « pour cestes fois et sans préjudice des privilèges qu’aucuns de noz vassaulx ou justice pourroient avoir au contraire, de pouvoir faire transporter [les coupables] en tous telz lieux que bon leur semblera et que pour la plus seure garde diceulx trouveront convenir ». Il ordonne à tous les gens de loi du comté de Flandre, ainsi qu’aux officiers et vassaux, de leur porter toute l’aide requise.

Cette lettre marque le début de la partie active de la procédure judiciaire dans l’affaire de Boeschepe.

Peu à peu, au fil des procès, grâce à une instruction sérieusement menée, la clarté se fit sur cette affaire. Enfin l’on apprit ce qui s’était passé, qui était Ghelein Damman, comment le prêche avait été organisé et comment il s’était déroulé.

Ghelein Damman fait partie d’une famille acquise depuis plusieurs années déjà à la Réforme. Son frère Sire Guillaume Damman, un prêtre apostat, était très certainement un chef réformé bien avant 1560. Il était, de même que Pierre Hazart, célèbre prêcheur du West-Quartier, en relations, au moins épistolaires, avec l’église flamande de Londres. Il devait faire l’office d’homme de confiance et transmettait, sans doute, des rapports à Londres.

Arrêté à Hondschoote, il avait été, sur l’avis du Conseil de Flandre, remis à l’évêque d’Ypres, vers le 28 mars 1562, alors qu’il était « en voye de pénitence, comme il semble ». Claerken, la femme d’un anabaptiste, François de Zwarte, exécuté en mars 1562, qui était la concubine de Guillaume, était en prison à Hondschoote à cette époque. Mais le 13 avril 1562, en compagnie de deux autres femmes, également d’opinion calviniste, elle parvenait à s’échapper. Elles étaient enfermées dans la maison échevinale de la ville à cause de l’incommodité de la prison. Le lundi 13, vers dix heures du soir, trompant la surveillance de dix hommes de garde, bien que Claerken et une des deux autres femmes fussent enceintes, « elles s’avaient laissé descendre par une fenestre haulte, comme il (…) semble de XXX piedz » avec l’aide de cordes qu’elles avaient réussi à se procurer. Malgré toutes les recherches, on ne put les retrouver, mais le procureur général de Brune, alors à Hondschoote, mit la main sur « une lettre que aultrefois, de sa propre main, ledict Damman, apostat, avant son renvoy vers monseigneur le révérendissime, avoit escripte à sadicte femme, en la confortant pour demourer obstinée en leurs erreurs »[7].

On pourrait croire qu’ayant jugé combien Sire Guillaume Damman semblait bien en voie de pénitence, L’évêque aurait fait faire bonne garde autour du prisonnier et peut-être en fut-il bien ainsi, mais cela n’empêcha point qu’un mois plus tard, le 10 mai 1562, Guillaume Damman fut arraché de force de la prison de l’évêque d’Ypres par des dissidents qui avaient pris le geôlier par le collet et l’avaient menacé de pistolets et d’autres armes. Cette évasion, qui eut, on le comprend, un grand retentissement dans toute la région, aurait, aux dires d’un certain Pierre Heuzeck, réformé revenu d’Angleterre plusieurs années après les événements, été imaginée en Angleterre par cinq calvinistes émigrés du West-Quartier (Olivier Moenens, de Dranoutre ; Dierick Bette, de Bailleul ; Mahieu Marreel dit Scerpvander Becke ; Jan Baugarant, de Poperinge et Jacob Masselis). Partis d’Angleterre barbus, ils étaient, après la libération de Guillaume Damman, revenus de Flandre tous rasés, et Pierre Heuzeck se souvient bien de la grande joie que cela suscita parmi les frères.

Ridiculisé ainsi par deux fois par la famille Damman, le pouvoir ecclésiastique détenait encore Jeanneken (ou Naenken) Damman, prisonnière à Bergues. A la suite de l’évasion de son frère, elle se voit menacée, si elle n’abjure pas, qu’on lui fasse prompte justice (« corte justice »). Soit qu’elle prit tout son temps ou qu’elle hésita beaucoup, ce ne fut que vers le 22 juin 1562 (un mois et dix jours plus tard) qu’elle renonça à ses croyances. Sa demande en grâce fut transmise à Sa Majesté. Sans doute, la réponse fut-elle défavorable, puisque, dans une enquête sur les faits d’hérésie dans la châtellenie de Bergues, du 13 janvier 1564, on peut lire que Jeanneken Damman avait été, peu de temps auparavant, exécutée avec son mari Danneel Marren. Ce dernier avait été arrêté, entre 1562 et 1563, à Cassel, parce qu’il « soutenait l’opinion des enseignements de Calvin ».

Quant à Ghelein Damman, natif peut-être de Boeschepe même, il avait, bien avant 1558, pris contact avec les idées de la Réforme. A cette date, il avait dû, en effet, faire pénitence publique pour ses hérésies et abjurer. Il fut ensuite banni, sans doute peu de temps après son abjuration, mais il dut se réfugier en Angleterre ; il en était certainement revenu depuis déjà tout un temps. Il avait depuis tenu plusieurs conventicules et notamment un dans l’église de Westoutre ! Il voyageait pour prendre contact avec des réformés  et, pour faire ses voyages, il recevait de l’argent de ses fidèles, qui ne manquaient pas, à l’occasion, de le recevoir à leur table.

On ne saurait dire exactement quand Ghelein Damman décida de tenir un conventicule, qui allait s’avérer extraordinaire tant par le jour, l’heure et le lieu choisis, que par le nombre de participants. Toujours est-il que, cinq ou six jours avant le dimanche 12 juillet, il se trouvait à Reningelst, sans doute pour préparer le prêche. Il y rencontra, dans son atelier, le forgeron Pieter Pollet et le frère de celui-ci, Adriaen, qui était cultivateur à Westoutre. C’est probablement à ce moment qu’il donna certains billets à Pieter Pollet, bien que celui-ci prétendit toujours par la suite qu’ils avaient été jetés par quelqu’un dans son magasin. Ces billets, très importants, contenaient les noms des diverses personnes que l’on devait avertir de ce que, le dimanche à 9 heures, l’évêque ou une docte personne, en son nom, prêcherait l’évangile à Boeschepe et exposerait qui étaient les faux prophètes.

Pieter Pollet confia, le samedi, ces lettres à Joris de Mey, cultivateur de Westoutre et aussi charretier, afin qu’au cours de ses déplacements il prévienne ceux qui étaient cités dans les billets. Il précisa que ce ne serait pas l’évêque qui prêcherait, mais une personne venue d’Angleterre et ajouta que l’on devait se servir du nom de l’évêque pour couvrir l’affaire.

Ainsi, la plupart des dissidents de la région furent avertis et ne se trompèrent pas sur la signification de cette communication. La nouvelle se répandait, on en parlait entre soi, Jooris de Mey faisait sa tournée. Le samedi, à Eecke, le tisserand Victoor Oultreman était prévenu par son serviteur et dans le même village, c’était Hansken de Ruddere, un gamin de quinze ans, qui à son retour du marché de Steenvoorde l’avait annoncé à son frère Mahieu.

Le dimanche même, Ghelein Damman était à l’aurore à Westoutre (6 km de Boeschepe) où il avertissait le cultivateur Mahieu Vander Peperstraete de ce que, dans la matinée, un prédicateur étranger prêcherait à Boeschepe. Il lui demanda de prévenir encore trois personnes de sa connaissance. Ce même matin, il tirait du lit Robert Van der Leyre, charpentier à Berthen (2 km de Boeschepe) où, toujours aussi imprécis, il disait qu’un laïc prêcherait ouvertement à Boeschepe, et il lui demandait encore de prévenir certaines personnes.

Ainsi ce dimanche 12 juillet 1562, très tôt, des dissidents, dont certains étaient armés, vinrent par des chemins de campagne de Bailleul, Berthen, Eecke, Loker, Reningelst, Steenvoorde, Westoutre, etc., et se dirigèrent tous vers Boeschepe.

Le prêche débute à 9 heures dans le cimetière, très certainement situé autour ou près de l’église. C’était l’heure de la grand’messe à Boeschepe. Bien entendu le prêtre intervient et demande que l’on quitte le prêcheur, le faux prophète, et que l’on vienne assister au service de la messe ; mais, un assistant l’empoigne par les habits et lui dit « Hoort, heer pastor, twerc wat goets » (Ecoutez, monsieur le curé, c’est du bon travail), un autre s’écrie « Broeders, laet ons by een blyven » (Frères, restons ensemble), et le prêtre doit battre en retraite entraînant cependant avec lui quelques personnes. Mailliart de Mey, qui l’avait suivi, se ravise et revient écouter Gheleyn Damman. Mahieu Buen, meunier de Boeschepe, qui était dans l’église, quitte la messe qui s’y déroule pour aller écouter le prêche à l’extérieur. D’ailleurs, pendant le prêche des personnes arrivèrent encore, comme Mahieu Questroy, de Westoutre et Pieter Priem, premier échevin de la vierschaere du même village. Ce dernier avait appris, le jour même, que Gheleyn prêchait à Boeschepe. Il s’y rend et assiste à une partie du prêche, sans aller de la journée à la messe et sans faire son devoir vis-à-vis de personnes qui étaient là et qu’il savait bien fréquenter des conventicules. Il ne fit rien parce que, dit-il, il croyait que cela relevait de la charge du bailli seul !

Gheleyn Damman était debout sur un banc, un livre en mains, entouré d’une nombreuse foule parmi laquelle certains étaient armés de longs bâtons et de couteaux. Il a prêché, aux dires des sentences, « des choses scandaleuses et hérétiques et des enseignements séditieux »[8], et a « incité à la sédition et à la détérioration du calme habituel du pays »[9]. Vers la fin du prêche, à la demande du prédicant, une grande partie de la foule tombe à genoux pour prier pour la « fortification » des frères et des sœurs. Enfin, il fait chanter la foule, et un des assistants dit que Gheleyn a déclaré qu’il s’agissait des psaumes que les prêtres chantent pour les morts.

Le prêche dura environ deux heures et se termina donc vers 11 heures. Chacun s’en retourna ensuite chez soi.

Damman, en compagnie de seize à dix-sept personnes, se rendit, aux environs de midi, à la brasserie de Godewaersvelde, tenue par Andries Meynghe, dit Nachtegale (c’est-à-dire Rossignol). Ce personnage savait parfaitement bien qui il accueillait dans son établissement. En effet, le matin, alors qu’il était à la messe à Godewaersvelde même, il avait vu qu’on avait emmené le bailli hors de l’église, à cause d’un rassemblement à Boeschepe, et ce bailli lui avait même demandé de l’aider si on sonnait la cloche. Mais il se fit le complice des réformés et ne les dénonça pas. Les hommes y déjeunèrent et se désaltérèrent. Ils restèrent là deux heures. Robert de Crook, simple ouvrier habitant Steenvoorde, était parmi eux ; il discuta avec Damman et les autres des Ecritures et lut dans certains livres. Le tout fut entrecoupé de chansons. Il accompagna le groupe à Steenvoorde, où, le soir, Gheleyn Damman prêcha dans une maison en bois. Le lendemain, il continua avec lui vers d’autres lieux. Vers où exactement ? On retrouva Robert de Crook dans la région de Saint-Omer, mais il est vraisemblable que c’est vers Nieuport que se sauva Gheleyn Damman. Mahieu Buen, le meunier de Boeschepe, a en effet avoué avoir, quelque temps après le prêche, discuté là avec Damman. C’est donc sans doute de Nieuport que notre héros passa en Angleterre.

C’est là que le vit Pieter Heuzeck, tondeur de drap de Nieukercke, revenu d’Angleterre (88). « Les frères, dit-il, doivent le retenir de force là-bas, car il veut toujours venir en Flandre enseigner, poussé par le Saint-Esprit, et, dans ce but, il est une fois allé passer trois mois à Gravelines en travaillant comme maçon ». Son frère, sire Guillaume Dam-man, enseignait les enfants ; la dernière mention que l’on ait de ce personnage est du 8 mars 1574 où l’on retrouve son nom parmi « ceulx qui au pays et conté de Flandre sont exceptez et excluz dn pardon général du roy »[10]. Le nom de Gheleyn Damman n’est pas mentionné, et ce fait laisse supposer qu’il était mort à cette époque.

La répression judiciaire, ordonnée par la gouvernante des Pays-Bas elle-même, fut très importante et très sévère.

Les commissaires royaux firent arrêter à Steenvoorde, juger par la Cour féodale de Cassel, et exécuter par l’épée, trois personnes, dont un bourgeois d’Ypres, coupables d’avoir assisté en armes au prêche de Boeschepe. Dans le rapport qu’ils envoyèrent, suite à ces condamnations, ils demandèrent modération de peine pour ceux qui assistèrent au prêche par simple curiosité. Par autorisation spéciale et expresse de Sa Majesté, les peines mentionnées dans les sentences suivantes seront, en effet, plus modérées, et ceci sans doute à cause du grand nombre de participants.

La ville d’Ypres, siège du nouvel évêché, fut ensuite choisie, pour lieu de résidence, par les commissaires.

Du 28 novembre 1562 au 7 juillet 1563, trente-sept condamnations vinrent frapper les personnes qui, arrêtées, avaient été reconnues coupables d’avoir assisté au prêche de Boeschepe. Les peines, qui leur furent infligées, varient suivant la part active qu’elles avaient prise dans la manifestation protestante.

Six personnes furent encore exécutées, et leurs noms ne figurent dans aucun des martyrologes consultés. Ce sont : quatre bourgeois forains d’Ypres (Ghelein Brues, de Loker ; Hendryc Butseraen, de Westoutre ; Mahieu Van- der Peperstraete, de Westoutre ; Pieter Pollet, de Reningelst), un cultivateur (Christiaen Schaepshooft, de Reningelst), et un ouvrier (Robert de Crook, de Steenvoorde)[11].

Cinq autres accusés furent bannis à vie sur les galères ; d’autres encore durent se prêter à l’humiliation publique et au paiement d’une amende, variable selon le cas.

De plus, dans les comptes de confiscation des biens des réformés du West-Quartier[12] figurent cinquante-trois noms de personnes dont les biens furent confisqués, à la suite de leur fuite, parce qu’elles avaient participé au prêche de Boeschepe.

Ainsi, au total, quatre-vingt-treize personnes ont été, positivement, reconnues coupables.

Combien de personnes arrêtées, relâchées, combien d’interrogatoires, de rapports, de confrontations, d’heures de travail a provoqués cette instruction ? On ne saurait le dire, mais il est certain que cela dut être considérable. Par lettre, datée du 29 avril 1563, la gouvernante remercia les magistrats d’Ypres pour toute l’aide qu’ils avaient apportée aux commissaires[13].

L’étude de ces procès permet un aperçu de la vie communautaire cachée des calvinistes. Cette vie transparaît dans la plupart des procès, puisque le prêche de Boeschepe fut une réunion des dissidents de la région. Il ne s’agit pas de petites communautés fermées, mais d’une communauté très vivante dans un vaste mouvement, avec des prédicateurs itinérants et des contacts avec l’étranger. Les réunions nocturnes, où se retrouvaient les calvinistes du village, attiraient parfois certains villageois des environs. On ne connaît pas la fréquence de ces prêches, mais on peut se figurer que, en fixant chaque semaine un nouveau point de rendez-vous et en passant tour à tour, les prédicants pouvaient assurer à leurs adhérents un service assez régulier. Ces prédicants trouvaient facilement logement et nourriture et recevaient de leurs fidèles de l’argent pour leurs voyages.

Il semble bien que la condition sociale des dissidents ait été élevée en général ; en effet, nous relevons vingt-six bourgeois et un grand nombre de cultivateurs.

Le mouvement calviniste était intense dans le West-Quartier et le prêche de Boeschepe était très certainement destiné à attirer l’attention de la masse. Comme on l’a vu, il attira aussi les foudres des pouvoirs publics et la Réforme subit, en conséquence, un coup très dur dans le West-Quartier de Flandre en 1562-1563.


[1] Actes du Consistoire de l’Eglise française de Threadneedle Street, par Elsie Johnson, vol. 1, Londres, Hug. Soc. Pub. XXXVIII, (1937), p. 38. D’après G. Moreau, Histoire du protestantisme à Tournai…, 1962, p. 158 et 159.

[2] E. De Coussemaker, Troubles religieux du XVIe siècle dans la Flandre maritime (1560-1570), 4 vol., 1876, et surtout, I. L. A. Diegerick, Archives d’Ypres — Documents du XVIe siècle faisant suite à l’inventaire des chartes — Mémoire justificatif du magistrat d’Ypres (1566 et 1567), 4 vol., Bruges, 1874 à 1877.

[3] Diegerick, Mémoire justificatif d’Ypres, t. 2, p. 235-237, et DE COUSSEMAKER, Troubles religieux en Flandre maritime, t. 2, p. 61-62.

[4] Diegerick, op. cit., t. 2, p. 235.

[5] Idem, p. 236.

[6] Lettre de la duchesse, 31 juillet 1562, publiée par Diegerick, Mémoire justificatif, t. 2, p. 237-239, et De Coussemaker, Troubles religieux, t. 2, p. 63-64.

[7] Ce récit de l’évasion est tiré du rapport du procureur général de Brune au Conseil de Flandre daté du 16 avril 1562. De Coussemaker, op, cit., t. 4, p. 66-67.

[8] Diegerick, op. cit., t. 2, p. 167, 177, 178, 180, 186, etc.

[9] Diegerick, op. cit., t. 2, p. 172, 174, 175, 181, 200, etc.

[10] De Coussemaker, op. cit., t. 1, p. 363.

[11] Voir les sentences dans Diegerick, Mémoire justificatif, t. 2, p. 167 à 169, 177 à 181, 201-202.

[12] De Coussemaker, Troubles religieux, t. 1, p. 314-315.

[13] De Coussemaker, op. cit., t. 2, p. 232-233.

- Publié le 15 février, 2026, modifié le 15 février 2026

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