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Michel De Swaen (1654-1707) – Première partie.

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En 2007, année du tricentenaire de sa mort, le poète et dramaturge dunkerquois Michel De Swaen faisait, bien malgré lui, la une des médias et des affaires judiciaires. Un individu, se réclamant d’un obscur mouvement flamand, menaçait violemment le principal du collège Michel De Swaen (Petite Synthe), lui reprochant de changer le nom du collège Michel De Swaen en collège Lucie Aubrac et par cette décision de s’attaquer à la culture flamande. L’affaire s’est réglée devant les tribunaux, l’individu a été condamné et le nom du collège finalement changé1.
Si l’on peut fortement regretter que l’extrême droite se soit accaparée à cette occasion le nom de Michel De Swaen pour en faire l’étendard de ses revendications politiques1bis, il est tout aussi regrettable que sa vie et son œuvre soient si peu connues du grand public.
C’est donc, avec modestie, que nous souhaitons par cet article apporter notre contribution à une meilleure connaissance de l’un des plus grands hommes de lettres que notre contrée ait vu naitre.

L’homme et le chirurgien au cœur de la cité
Michel De Swaen est né le 20 janvier 1654 à Dunkerque place du Marché aux Bois. Son père, Pierre, originaire de Cambrai et sa mère Catherine Senlegier ou Sint-Legier, veufs l’un et l’autre, s’étaient mariés quelques mois plus tôt, le 6 mai 1653. Nous ne connaissons pas malheureusement les circonstances qui les amenèrent à Dunkerque.
Pierre De Swaen fut un maître tailleur réputé qui fit rapidement fortune permettant de donner une belle instruction à son fils et de prendre soin de sa famille. Nous connaissons au moins deux frères et une sœur à Michel De Swaen (Guillaume qui naquit le 21 février 1662, Louis né le 2 juin 1669 et Pétronille).
Nous ne connaissons par contre peu de chose de son enfance marquée sur le plan politique par le rattachement définitif de la Flandre et de Dunkerque à la France. Il est probable qu’il commence sa scolarité à l’école basse de la rue de Nieuport et qu’à l’âge de 12 ou 13 ans, il entre au collège des Jésuites. Marcel Janssen pense que l’éducation de Michel De Swaen a été faite par les Capucins2, ordre religieux dont il restera proche toute sa vie. Cet avis est également partagé par L. Détrez. Quels qu’aient été ses maîtres, Michel De Swaen reçut une brillante culture littéraire classique comme l’atteste son Art poétique.
Ses humanités achevées, le jeune De Swaen se dirigea vers la chirurgie. C’est son frère Louis, son cadet de 15 ans, qui reprendra plus tard les affaires paternelles.
Nous ne savons pas où notre chirurgien apprit son métier et ni chez qui il fit son stage de trois ans – sans doute auprès de Julien Van Der Meersch, échevin de la ville et « doctor medicus » qui sera le parrain de son premier enfant. Ce que nous savons par contre, c’est qu’il s’établit comme chirurgien en ville à l’âge de 24 ans en 1678. La même année, le 24 juillet, il épouse Marie Damast, fille d’un ancien échevin de Dunkerque. Est-ce à elle qu’il adressa les deux seules poésies érotiques que nous avons retrouvées dans ses manuscrits ?
Ces poésies et plusieurs allusions éparses dans ses œuvres laissent supposer un De Swaen différent, d’allure moins grave et de mœurs moins austères. A le croire, il fut un jeune homme débauché de la pire espèce :

Où donc, écrit-il, était la raison lorsque pour un baiser ou un désir fou, j’ai renié mon Dieu et vendu mon âme … lorsque lavé de ma souillure par la grâce du ciel, comme un sale porc, je me rejetais dans la boue ? Comme tu l’as méprisé, le Christ, lorsque gourmand à l’excès, tu étais étendu, noyé dans le vin, comme un vil porc qui fouille dans un égout et y satisfait ses désirs de boue … comme une sale chienne, tu restais à fouiller dans tes vomissements jusqu’à ce que tes envies immondes fussent assouvies .

Michel De Swaen installa son officine et son domicile à l’ombre de la tour de l’église Saint Eloi, rue Notre Dame (actuellement rue Amiral Ronarc’h), dans une spacieuse et cossue maison3. Comme tous les chirurgiens de son temps, il taillait à la fois la barbe et pansait les blessés qui se présentaient à lui. Il délivrait aussi certains médicaments tout en évitant de ne pas empiéter sur les attributions des maîtres apothicaires. Ses affaires furent très vite prospères et notre chirurgien se vit obligé de s’adjoindre un compagnon chirurgien. Il fut aussi appelé régulièrement comme chirurgien-juré de la ville de Dunkerque4. Sa fortune lui permit de prêter à ses concitoyens près de 10.000 livres et d’avancer une certaine somme à Alphonse de Brier pour lui permettre d’acheter sa charge municipale.
De son mariage avec Marie Damast naquirent sept enfants, six fils et une fille. L’ainé Julien né le 31 mars 1684, fut baptisé par le curé de l’église Saint Eloi – preuve d’une certaine notoriété de Michel De Swaen à cette date. Julien se destina comme son père à la chirurgie, apprit le métier à son contact, mais ne put reprendre les affaires de son père à sa mort, n’ayant pas terminé sa formation. Michel De Swaen donna 4 fils à la Religion : François, né en février 1686, après des études de droit, prononça ses vœux au couvent de Furnes ; Jean Jacques, né en décembre 1688 entra dans l’ordre de Saint François en 1709 ; Louis Michel, né en février 1692 se fit également capucins en 1710 ; Pierre Michel enfin, né en janvier 1694, embrassa comme ses frères la vie religieuse à l’abbaye de Furnes. Anne Françoise, sa seule fille, né en 1687, épousa en avril 1708 Jacques Coppin, maître apothicaire.
En 1697, sa femme, Marie, meurt prématurément. Michel De Swaen ne resta pas longtemps seul. L’année suivante, il se remaria avec Pétronille Francke, veuve de Pierre Gotschalck dont elle avait eu deux enfants. De ce mariage naquit un fils, Michel Augustin. Pétronille apportait en dot un commerce non négligeable de quincaillerie5.
Michel De Swaen vivait aisément, mais avait aussi à soutenir une famille nombreuse. A sa mort, ses dettes s’élevaient à 34.842 livres et laissait à chacun de ses enfants un héritage bien modeste. La ville de Dunkerque dut donner une bourse pour que l’un d’entre eux (François) puisse finir ses études.
Reconnu pour son autorité scientifique, sa notoriété littéraire, sa position sociale et ses hautes relations, De Swaen participa également à la vie publique de sa cité. De 1688 à 1892, il fut appelé à faire partie du Magistrat (Conseil municipal) avec le titre de Petit Conseiller. Cette fonction fut malheureusement supprimée en 1693 et De Swaen retourna à ses affaires.

De Swaen, Prince de la Rhétorique
De Swaen avait toutes les qualités intellectuelles pour être membre de la Chambre de Rhétorique Saint Michel de Dunkerque. Il y entra sans doute peu de temps avant son mariage. L’activité de la chambre de rhétorique n’avait certes plus rien avoir avec celle de ses débuts. La lutte contre l’hérésie protestante dans la deuxième moitié du 16e siècle et l’encadrement plus strict de la part des autorités civiles et religieuses avaient eu raison de sa vitalité. Elle était devenu un lieu de sociabilité réunissant quelques notables et ecclésiastiques qui devant l’impossibilité de se mêler à la vie publique, y avaient trouvé un dérivatif à leur activité. Michel De Swaen alla toutefois par son talent et son activité sortir la Chambre de sa torpeur. Il fut choisi en 1687 comme Prince de la Rhétorique, c’est-à-dire comme poète officiel. Il composa de nombreux poèmes en diverses occasions : au nouvel an, il adressa des félicitations rimées à ses frères rhétoriciens, il chanta le blason de la Chambre, à l’élection d’un nouveau membre ou du doyen, il composa un chant d’honneur. Même les rhétoriciens ivrognes qui peuplaient la chambre et qui cultivaient plus la « dive bouteille » que les muses eurent ses faveurs poétiques.

Ce qui me dégouterait davantage de cette école, écrit-il, c’est de m’y trouver en compagnie de sales panses bachiques, de gosiers que sans cesse on voit s’enfler de vin, de nez sertis de rouges escarboucles. Il vient de cet endroit plus de gens attirés par le damné jus de la vigne que les sages discours. Et quand le vin nouveau leur monte au cerveau, la cour du Parnasse ne connait plus ni règle ni mesure.

Mais Michel De Swaen trouvait en ses confrères un public fidèle et admiratif. Certains comme Thomas Van Caester6, Dominique de Jonghe7 et Pierre Labus, ayant quelques talents littéraires, eurent droit à sa reconnaissance et son amitié.
Nous croyons qu’il composa la plupart de ses œuvres dramatiques à l’intention de la Chambre Saint Michel. Ce fut le cas pour la farce intitulée De gecroonde Leerse (La Botte Couronnée) écrite à l’occasion du Mardi Gras et de la fête du Reuze en l’an 1688. Il était en effet de coutume que la Chambre de Rhétorique donna une représentation théâtrale aux habitants de Dunkerque lors de grands événements. De Swaen, en sa qualité de nouveau Prince de la Rhétorique, fut en charge de préparer cette représentation. N’ayant pas trouvé de programme à son goût, il composa donc une comédie.
Michel De Swaen donna également à la Chambre deux drames antiques (Le Martyr de Saint Catherine et L’Empereur Maurice), un drame biblique (Jacob et Esaü), un drame historique (La Mort édifiante ou l’abdication de Charles Quint) et des traductions d’œuvres françaises (Le Cid de Corneille et l’Andronic de Campistron).
En tant que Prince de la Rhétorique, il participa aussi avec plus ou moins de succès aux différents concours organisés par les Chambres de Rhétorique de la Flandre8 et entretenait d’étroites relations d’amitié avec celles de Bergues, Dixmude, Ypres et Furnes.

Notes
1. Le nom de Michel De Swaen a été donné au centre de documentation du collège.
1bis. Le Cercle Michel De Swaen, association culturelle des Flamands de France qui mène depuis de nombreuses années un combat beaucoup plus noble pour la Flandre (site internet pour en savoir plus) est bien loin de toutes ces considérations politiques.
2. Michel De Swaen ne parle jamais dans ses œuvres des Jésuites à l’inverse des Capucins. De plus, les Jésuites, proches de Louis XIV, étaient mal perçus par les corporations et les artisans, monde auquel appartenait Pierre De Swaen. Le jeune De Swaen, en tout cas, assiste à toutes les fêtes données par les Capucins et pour lesquelles il compose plusieurs poèmes. Enfin, notons que la Religion de Michel De Swaen est empreinte de jansénisme, courant que les Jésuites combattaient.
3. La valeur locative de sa demeure était estimée à 400 livres et de tous les membres de sa corporation, De Swaen était le mieux loti. A sa mort, en dehors de joyaux, habits, bagues et le meilleur lit garni, le reste de ses meubles fut estimé à 1.230 livres et la vaisselle d’argent à 874 livres.
4. Dans les dernières années de sa vie, il fut nommé chirurgien pensionné de la ville. Cela lui rapportait 150 livres par an.
5. Estimé lors du contrat de mariage 2.724 livres auquel s’ajoute 4.124 livres à réclamer auprès de clients débiteurs. De Swaen en continua l’exploitation pour arrondir ses revenus en le confiant sans doute à un gérant.
6. Notaire du Roi, poète à ses heures, boute-en-train de la confrérie, il avait tenu le rôle de Georges dans la Botte Couronnée et fut nommé Doyen de la Chambre.
7. De Swaen entretenait une profonde amitié avec Dominique de Jonghe. Ce dernier prononcera l’éloge funèbre du poète.
8. En 1700, à l’occasion du nouveau siècle et de la procession du Saint-Sang, la Chambre brugeoise De Drie Santinnen convia les Pays Bas à un concours dont le sujet fut « Origine et Éloge de la poésie ». Le poème de Michel De Swaen intitulé Den Val des Waens arriva deuxième. Piqué au vif, le poète éconduit critiqua vertement par un écrit la décision des rhétoriciens de Bruges. Ces derniers lui répondirent en organisant un nouveau concours dont le sujet fut le suivant : « Montrer en vers le caractère, l’esprit et la fourberie de celui qui, pour être loué, se moqua de l’art d’autrui près des gens simples » De Swaen était clairement visé.

Bibliographie :
– Carlier J.J., Les œuvres de Michel De Swaen, Annales CFF, T.XI, 1870.
– Carlier J.J., Du Cid de Pierre Corneille traduit par Michel De Swaen, Bull. CFF, T.IV, 1907.
– Celen V., Michiel De Swaen, Diest, Pro Arte, s.d., 80 pages.
– De Baecker L., Les Flamands de France.
– Détrez L., Le poète Michel De Swaen (1654-1707), Annales CFF, T. XLV, 1954.
– Lemaire L, Michiel De Swaen, détails biographiques inédits, Bull. CFF, T.V, 1913, fasc. N°4, pp. 231-252.
– Looten C., La Botte couronnée, comédie de Michiel De Swaen, introduction et notes, Annales CFF, T.XIX, 1891.
– Looten C., De Zedighe Doot van Keiser Karel den Vyfden de Michiel De Swaen, introductions et notes, Annales CFF, T.XXV, 1900.
– Looten C., Notice sur le portrait de Michel De Swaen, Annales CFF, 1900.
– Looten C., Mauritus, treurspel de Michiel De Swaen, Annales CFF, T. XXVI, 1901.
– Looten C., Un poème de Michel De Swaen sur la Révolution anglaise de 1688, Bull. CFF, T.IV, 1907.
– Looten C., Le poète dunkerquois : Michel De Swaen, Annales CFF, T.XXXII, 1921.
– Looten C., L’Andronicus de Michel De Swaen, Bull. CFF T.VIII, 1925.
– Noote, R., Moeyaert et Janssen M., Pour lire De Swaen, la vie et l’œuvre de Michel De Swaen (1654-1707).
– Sabbe M., La vie et les œuvres du poète dunkerquois Michel De Swaen, Annales CFF, XXVII, 1903.
– Stouten H., Goedegebuure J., Oostrom F.Van, Histoire de la littérature néerlandaise (Pays-Bas et Flandre), Éditions Fayard, 1999, 915 pages.

Consulté 2 558 fois, modifié le 28 mars 2016 - Imprimer cet article

 

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