Une source pour l’histoire de la communauté juive de Dunkerque

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L’histoire de L’Univers Israélite est peu connue1 et peu d’études lui ont été consacrée2.
Cette feuille mensuelle puis hebdomadaire, destinée à la communauté juive de France, fut fondée en 1844 par Simon Bloch et parut jusqu’au début de l’occupation allemand, en 1940. Proche du Consistoire, elle était une tribune privilégiée du Grand Rabbin de France, défendant comme son titre l’indiquait « les principes conservateurs du judaïsme ».
L’Univers Israélite abonde en informations sur les évènements et les questions religieuses, politiques et sociales qui ont fait réagir les juifs en leur temps. Il traitait occasionnellement d’actualité littéraire et scientifique. On y trouvait, enfin, des nombreuses informations sur la vie des communautés juives de France et de l’étranger.
Nous avons recensé plus d’une centaine de mentions concernant la ville et la communauté juive de Dunkerque sur une période couvrant les années 1887 à 19393.

La communauté juive de Dunkerque vue par L’Univers Israélite
Nous disposons de peu de matériau sur l’histoire de la communauté juive de Dunkerque à la fin du 19e siècle – seulement 3 mentions dans l’Univers Israélite entre 1887 et 1902. Dans le numéro du 1er février 1887, on apprend qu’«  à l’occasion de l’élection des délégués formant le consistoire du Nord, Dunkerque fait partie du ressort du siège central avec les communautés de Lille, Roubaix, Boulogne-sur-Mer et Saint-Quentin ».

L’organisation de la communauté
M. Lazare « fut pendant de longues années le président de la communauté de Dunkerque » (1er janvier 1915). Avec la Séparation des Églises et de l’État, une association cultuelle est créée à Dunkerque. L’annonce de cette création est publiée au Journal Officiel. (30 novembre 1906).
Nous disposons d’informations plus détaillées sur l’organisation de la communauté de l’entre-deux-guerres. « L’association cultuelle s’est reformée (en 1921)… » (19 septembre 1922). Alexandre Gerschel en prend la présidence. Faut-il supposer que Jules Wormser en devient au même moment son trésorier ? Nous ne disposons que d’une brève mention de cette charge dans le numéro du 28 juillet 1939.

Les membres de la communauté
On relève également dans l’Univers Israélite quelques données statistiques intéressantes nous permettant d’établir un dénombrement de la population juive de Dunkerque pour la période 1900-1940. On dénombre ainsi 40 adhérents à l’association cultuelle de Dunkerque (30 août 1907). Ce chiffre est toutefois sujet à caution pour le rédacteur en chef du journal:  « l’écart est trop grand entre Dunkerque qui a 40 électeurs et Boulogne-sur-Mer qui en a 22 » et s’interroge : « Cette disproportion tient-elle à l’admission ou à l’exclusion des femmes ? » (6 septembre 1907). Lors de l’inauguration nouveau temple en 1922 « la communauté de Dunkerque compte 22 familles, dont 14 ont adhéré à la cultuelle » (29 septembre 1922). Quatre ans plus tard on ne dénombre plus qu’« une quinzaine de familles » (24 septembre 1926). Ce chiffre augmente considérablement en 1933. Le commandant Armand Lipman mentionne 33 familles à Dunkerque dans son article intitulé Le Nord israélite (13 janvier 1933).

Le ministre-officiant
Un ministre-officiant était à la tête de la communauté. Nous n’avons pas retrouvé la trace, lors de notre dépouillement, des ministres-officiant Raphaël Mandel (1882), de Baruch Picard (1885-1896)4 ou de Henri Wolf Brauer (1896). Notre documentation aborde essentiellement la personne de Jonas Picard. Il faut dire que qu’il encadra la communauté pendant près de 42 ans, ce qui faisait de lui « vraisemblablement le doyen des hazanim de France » (1er février 1935). A de nombreuses reprises l’Univers Israélite loue son dévouement (5 décembre 1915, 23 novembre 1917, 24 septembre 1926, 11 mars 1927, 18 avril 1933, 3 décembre 1939), son courage notamment durant la Grande Guerre (23 novembre 1917, 11 mars 1927, 3 décembre 1939) et son rôle dans l’instruction religieuse de la communauté juive du littoral dunkerquois (Dunkerque et sanatorium de Zuydcoote). Il était également « fort estimé des Dunkerquois (et des autorités locales), qui appréciaient sa culture et sa haute conscience » (3 mars 1939). Tout comme ils appréciaient sa femme Louise-Fanny née Goetschy : « Une foule nombreuse parmi laquelle les non-juifs (dont le sous-préfet et le maire de Dunkerque) n’étaient pas les moins émus se pressait derrière le char funéraire » lors de ses obsèques (18 novembre 1938). « Le vénérable ministre-officiant » (18 novembre 1938) meurt quelques mois après le décès sa femme, victime d’une crise cardiaque, à l’âge de 85 ans. Il est inhumé au cimetière de Dunkerque après que « le grand-rabbin L. Berman prononça [son] éloge funèbre et rappela son existence de dévouement, d’abnégation et de dignité » (3 décembre 1939). Il laissait « à Dunkerque une fille et était arrière-grand-père de deux enfants âgés l’un de 8 ans et l’autre de 12 ans ». La vie spirituelle durant les dernières années de son ministère fut « ralentie du fait de [sa] maladie et allait reprendre sous la direction5 d’un jeune (..) Pierre Blum (…) natif d’Erstein (Bas-Rhin), ancien élève du Talmud-Tora et qui reçut une instruction générale et hébraïques suffisantes pour remplir sa tâche » (28 juillet 1939).

Alexandre Gerschel, « le dévoué et distingué président »
L’autre membre important de la communauté est, Alexandre Gerschel, « le dévoué et si actif président de la kehila » (24 avril 1934). Il a pris ses fonctions aux lendemains de la Grande Guerre. Avec le ministre-officiant Jonas Picard, il donne un nouveau souffle à la communauté de Dunkerque. Lors de l’inauguration du temple, il prononce « une allocution inspirée d’un beau souffle religieux, [exalte] la grandeur et la force toujours vivace du judaïsme » (29 septembre 1922). Il sollicite ses coreligionnaires en faveur de diverses causes (22 décembre 1922) donnant lui-même l’exemple (12 janvier 1923) et mets sur pied des cours d’instruction religieuse (24 septembre 1926). De part ses fonctions, il représente la communauté lors de diverses manifestations comme par exemple lors de la visite à Lille du grand-rabbin de France (2 mars 1928) et lors des festivités organisées par la Société de la Jeunesse Israélite du Nord à Lille (21 mars 1930). Professeur dévoué et reconnu (Où?), il reçoit les palmes académiques en 1925 (6 mars 1925) et en 1933, la rosette d’officier de l’instruction publique (24 février 1933). Son frère, Adrien – Aron – est le président de la cultuelle juive de Chalons-sur-Saône (12 décembre 1930). L’union en grandes pompes de ses deux filles avec des industriels de Paris, bénie par les grand-rabbins de Lille Poliakof et Berman, termine d’affirmer sa notabilité au sein des communautés juives de France (18 août 1933 et 1er février 1935). On retiendra également sa participation aux débats qui animent les Juifs dans les années 30. Il envoie une lettre au rédacteur en chef de L’Univers Israélite – lettre qui ne devait pas être publiée – demandant à ses coreligionnaires d’être plus armés et moins naïfs face au prosélytisme catholique. Cette démarche a été fort peu appréciée par la rédaction du journal conservateur à la lecture du bref commentaire publié à la suite de la lettre d’Alexandre Gerschel : « A notre avis, les Juifs doivent avoir la supériorité de la modération et de la discrétion » (lettre du 22 février 1931 publiée dans le numéro du 10 avril 1931). Vexé, Alexandre Gerschel, dans un droit de réponse, déclare : « De la discrétion et de la modération, soit, mais que nos adversaires commencent. Laisser faire et pratiquer la politique de l’autruche n’est plus de circonstance » (Lettre du 12 avril 1931 publiée le 29 mai 1931).

Le lieu de culte
Le lieu de culte est situé 30 rue du Château. Il est décrit comme un « petit oratoire » (16 octobre 1888), une « petite mais coquette synagogue » (27 avril 1934). Le grand-rabbin Cahen, en visite Dunkerque en 1888, fit part à la communauté de la « nécessité de disposer d’un temple plus digne d’une ville si importante » (16 octobre 1888). Il faudra attendre cependant jusqu’en 1922 pour assister à l’inauguration de la nouvelle maison de prières ; « l’immeuble dont elle a fait l’acquisition pour la célébration du culte, était depuis des années loué avec la même destination, mais qu’elle a fait remettre complètement à neuf6 » (29 septembre 1922). L’achat du lieu de culte aurait été fait grâce à l’émission d’obligations de 100 francs (20 juillet 1934). On dépose à l’intérieur du temple, le jour de son inauguration, « une plaque de marbre où sont inscrits les noms de ses trois enfants morts au champ d’honneur : le lieutenant Edmond Picard, chevalier de la Légion d’honneur, croix de guerre, 8 fois cité ; le sous-lieutenant Armand Stam, chevalier de la Légion d’honneur, croix de guerre ; le sergent René Wormser, médaille militaire, croix de guerre » (29 septembre 1922). Il est également fait mention de la présence d’un orgue dans le temple lors d’une cérémonie commémorative (31 juillet 1925).

Les cérémonies religieuses
On ne dispose pas d’informations sur le service religieux avant 1914. Il ne semble pas avoir cesser durant la Grande Guerre : « J’ai office tous les vendredis et dimanches » déclare Jonas Picard. « Malheureusement les soldats français brillent souvent par leur absence, ne voulant être israélites que de nom. Par contre, j’ai deux médecins qui assistent régulièrement à l’office, quelques soldats algériens et beaucoup de soldats israélites anglais… » (23 novembre 1917). On note également la présence de soldats de régiments de zouaves (17 décembre 1915) et de soldats marocains, anglais et américains (21 juin 1918) Les cérémonies religieuses prennent souvent des accents patriotiques (17 décembre 1915) et parfois étrangers avec cet « aumônier anglais, [venu] exprès de Boulogne pour exposer quelque texte de la Torah à ses auditeurs anglais et américains » (21 juin 1918).
Après guerre, « un service religieux sera célébré tous les samedis au temple » (18 juin 1930), venant en complément des offices du vendredis et du dimanches ?

Cours d’instruction religieuse et conférences
Des cours d’instruction religieuse ont « lieu au temple tous les dimanches matin à 10 heures7. M. Picard, ministre-officiant, fait le cours sous la direction de M. le grand rabbin Poliakof » (8 novembre 1929). Une attention est également portée aux « enfants israélites soignés au sanatorium de Zuydcoote au nombre de 16 ou 17 et qui étaient complètement abandonnés au point de vue religieux. M. Picard, le ministre-officiant de Dunkerque, a accepté, avec un dévouement au-dessus de tout éloge, d’aller à Zuydcoote une ou deux fois par semaine et d’y faire un cours de catéchisme. Un comité de dames a été constitué pour s’occuper de ces enfants. Déjà l’un d’eux a pu faire sa bar-mitzvah » (24 septembre 1926). Trois ans plus tard, le cours d’instruction religieuse a toujours lieu « au sanatorium de Zuydcoote, le jeudi après-midi » (20 décembre 1929).
Signe d’un intérêt particulier porté à la communauté de Dunkerque par le grand-rabbinat de Lille, plusieurs conférences ont été données dans les années vingt et trente au temple. Le grand-rabbin Poliakof aborda les sujets suivants : « le judaïsme contemporain » (13 décembre 1929) et « l’idéal prophétique et la Société des Nations » (27 décembre 1929), le grand-rabbin Léon Berman lors de sa première venue à Dunkerque parla des « renaissances d’Israël à travers l’histoire » (27 avril 1934).

Les dons aux œuvres
La communauté juive de Dunkerque a effectué des dons et a participé à des souscriptions en faveur de nombreuses causes : le séminaire israélite (31 janvier 1902), en aide aux Juifs du Maroc (15 novembre 1907), de Fez (9 août 1912), d’Orient (31 janvier 1913), en faveur des orphelins israélites de la guerre (22 décembre 1916), de la communauté israélite de Paris (15 avril 1921, 22 décembre 1922, 12 janvier 1923, 26 octobre 1923, 11 décembre 1925, 7 janvier 1927), pour la restauration du vieux cimetière de Rosenwiller (28 novembre 1924) et en faveur du comité de bienfaisance de Paris (21 juin 1935). Ces dons ou souscriptions ont été faits au nom de l’ensemble de la communauté (produit d’une collecte) ou à titre personnel (Alexandre Gerschel, Jules Wormser, Nathan Kahn, la famille Raphaël Bernard, Mme Franck). Le montant des sommes indiquées peut permettre, en comparaison avec les dons des autres communautés, d’évaluer la générosité et la « richesse » de la communauté de Dunkerque.

 

Une communauté intégrée dans la cité
Dunkerque, une ville étape dans une carrière administrative
L’Univers Israélite fait part dans ses différentes rubriques (Nouvelles divers, Échos) de la présence à Dunkerque, au gré des mutations, de fonctionnaires de confession juive :
M. René Brisac, « secrétaire-général de la préfecture d’Indre-et-Loire, est nommé sous-préfet de Dunkerque » (8 décembre 1905). Il quittera Dunkerque pour prendre les fonctions de préfet du Tarn (18 juin 1909).
« Sylvain Dreyfus, ingénieur en chef des ponts et chaussées de 1er classe est nommé à Paris, secrétaire de section au conseil général des ponts et chaussées » (19 janvier 1912).
« M. Franck, substitut du procureur de la République à Saint-Mihiel (Lorraine) est nommé à Dunkerque » (15 août 1913) pour peu de temps car il « est nommé en la même qualité à Saint-Dié » (10 octobre 1913).

La reconnaissance par des nominations et des distinctions
S’il est une preuve de l’intégration dans le creuset français, c’est bien la reconnaissance de ses compatriotes et de la nation par la remise de distinctions honorifiques. Plusieurs personnalités dunkerquoises de confession juive fut ainsi distinguées pour leur dévouement à l’intérêt national.
Albert Picard, commissaire de la Société des courses, devient chevalier du Mérite agricole en 1911 (11 août 1911), puis quelques années plus tard, ayant la fonction de juge au tribunal de commerce et assumant la présidence de nombreux groupements et sociétés, est nommé officier de l’instruction publique (11 mars 1927) ; enfin sous le titre de Président du syndicat d’initiative de Dunkerque, il est nommé chevalier de la Légion d’honneur (1er février 1929).
Le sous-intendant de 3e classe Lévy (21 juillet 1905) et M. Hirsch Jokelsohn, entrepreneur et négociant transitaire à Dunkerque, seront également fait chevaliers de la Légion d’honneur (11 août 1922).
Le monde de l’éducation est autant distingué. Lucien Simon, professeur d’allemand au collège de Dunkerque, est nommé officier d’académie (20 juillet 1906). Son confrère, Nephtalie Lévy, aussi professeur d’allemand au collège de Dunkerque, reçoit le grade d’officier d’académie (23 août 1907) puis est promu officier de l’instruction publique au titre des œuvres post-scolaires (16 août 1912). Il avait notamment organisé des séjours linguistiques en Allemagne (7 juin 1912). M. Alexandre Gerschel, le président de l’association cultuelle, reçoit les Palmes académiques (6 mars 1925), puis la rosette de l’instruction publique (24 février 1933). Enfin, Jonas Picard, le ministre-officiant, est nommé officier d’académie (11 mars 1927).

Dunkerque, une ville militaire
Des militaires de passage : La lecture de l’Univers Israélite permet de suivre l’avancement d’officiers en poste à Dunkerque. Citons tout d’abord, le sous-intendant Lévy de 3e classe (27 juillet 1905), promu 2e classe (29 décembre 1905), promu 1ere classe et désigné pour Toulouse (12 juillet 1912). Citons surtout, Camille Baruch Lévi qui de « Chef de bataillon au 110e régiment d’infanterie, est nommé chef d’état-major du commandement supérieur de la défense des places du groupe de Dunkerque » (26 octobre 1906), puis « nommé à l’état-major du 1er corps d’armée ». (28 décembre 1906). En 1920, il est promu commandeur de la Légion d’honneur. A cette date, le général de brigade est gouverneur de Dunkerque (13 août 1920).

Dunkerque, une ville en guerre
On trouve pour la période 14-18 plus d’une dizaine de mentions de Dunkerque dans l’Univers Israélite. Deux documents ont retenu notre attention, tous deux intitulés « Lettre de Dunkerque ». La première est l’œuvre de Jonas Picard, le ministre-officiant de la communauté. Il y décrit son quotidien : « … Je suis encore à mon poste. J’ai contracté une maladie cardiaque par suite du bombardement8. Mon médecin et ma famille voulaient que je quitte la ville ; mais que feraient mes pauvres soldats ? Nous couchons depuis deux ans à la cave. On ne s’en fait pas… J’ai office tous les vendredis et dimanches… Quant à l’aumônerie de la place, je visite constamment les hôpitaux… Nous sommes bombardés tous les jours… Pour Rosch-Haschana, j’ai distribué, avec l’aide de quelques personnes charitables, du bouillon, 75 portions de viande, du pain et de la bière, des desserts. Le soir du Kippour, bouillon, 175 portions de viande, pain, bière, desserts, café, cigares. Tous mes soldats étaient heureux… Jusqu’à présent le bon Dieu nous a toujours protégés et le temple est intact » (23 novembre 1917). Il semble se mettre en retrait durant l’année 1918 : « La plus grande partie des membres de notre communauté a, avec notre ministre-officiant, quitté la ville pour chercher un asile plus sûr », écrit Nephtalie Lévy, l’auteur de la seconde « Lettre de Dunkerque » (21 juin 1918). Nephtalie Lévy, nous l’avons vu, était professeur au collège de Dunkerque avant la guerre. Il prend la relève de Jonas Picard dans ses fonctions d’hazan et d’aumônier militaire. Nous le retrouvons dire les prières lors de l’inhumation au cimetière de La Panne du sous-lieutenant Jacques Philippson (14 juin 1918) à la demande du Grand Quartier belge (21 juin 1918) puis le 26 juin 1918 lors de l’inhumation du soldat Maurice Sidlowski décédé à l’hôpital de Zuydcoote (26 juillet 1918). Auparavant, Jonas Picard, avait enterré, les frères Émile et Henry Bensimon, soldats au 4e zouaves décédé le 1er à l’hôpital de Zuydcoote, le second à l’hôpital de Rosendaël, Robert Cahen, soldat au 1er zouaves, décédé également à l’hôpital de Zuydcoote (23 juin 1906). Après l’Armistice, Nephtalie Lévy quitta Dunkerque – « où il a rendu d’éminents services à la communauté israélite » – pour prendre un poste d’enseignant au collège de Sarrebourg (5 novembre 1926).
On notera enfin le rôle joué par « M. Léon Fridman, grand rabbin d’Alger, nommé sur sa demande aumônier militaire dans la région de Dunkerque »(17 septembre 1915). Sur une liste publiée en 1917, il est aumônier volontaire pour la 19e Région (5 janvier 1917). Il reçoit la médaille du Roi Albert pour services rendus à l’armée belge pendant la guerre. Il avait été accrédité par les autorités militaires belges pour la visite de leurs formations sanitaires (17 septembre 1922).
A la fin de la guerre, la communauté juive de Dunkerque pleura la perte de trois de ses enfants : Le sergent René Wormser de Dunkerque, du 110e d’infanterie, tué le 7 mars 1915 (16 mars 1916), le sous-lieutenant Armand Stam, chevalier de la Légion d’honneur, croix de guerre et le sous-lieutenant Edmond Picard, décoré de la médaille militaire pour de nombreux actes de bravoure (12 avril 1918).

La participation aux cérémonies officielles
De la guerre, il en est encore question avec la participation de la communauté juive de Dunkerque aux cérémonies commémoratives. A l’occasion de l’inauguration du moment aux morts en 1923, un service religieux a eu lieu au temple, décoré pour cette occasion aux couleurs nationales. « Le grand-rabbin de Lille, M. Poliakof, chevalier de la Légion d’honneur, et le ministre-officiant de Dunkerque, M. Picard, ont reçu à l’entrée les personnalités officielles : le sous-préfet, le maire (M. Terquem), le procureur de la République, le président du tribunal civil, le colonel commandant le 110e régiment d’infanterie – ainsi que les délégations avec drapeaux, des anciens combattants, des mutilés, des anciens sous-officiers, de la Jeune-France, de la Dunkerquoise. Avec éloquence, avec une émotion communicative, au témoignage du Nord Maritime, le grand-rabbin Poliakof a glorifié, en même temps que nos grands morts, l’union sacré dans laquelle sont tombés ceux que l’on célèbre en ce jour, union qui seule est capable de refaire la France de la paix, « encore si triste et si pâle de tant de sang répandu ». En remerciant les autorités de leur présence, l’orateur s’est félicité de voir autour de lui les adeptes de toutes les confessions, « toutes branches d’un même arbre » qu’une même pieuse pensée a unis en ce jour. Ce sermon a produit une très vive émotion et les prières de circonstance ont mis fin à la cérémonie courte, mais très émouvante » (4 mai 1923).
Deux ans plus tard, « Le dimanche 5 juillet a eu lieu l’inauguration du monument élevé à la mémoire des soldats des 110e et 310e R.I. et 8e R.I.T., tombés au champs d’honneur. La première cérémonie religieuse a eu lieu à 9H30 au Temple de la rue du Château, tout ruisselant de lumière et décoré aux couleurs françaises. Dans l’assistance nombreuse, on remarquait parmi les fidèles et les délégations de sociétés MM. Le colonel Leclère, le chef de bataillon Baron, chef d’état-major du général gouverneur ; le commandant de la Marine, Decoster et de nombreux officiers. La municipalité était représentée par MM. Daniel Leroy, Degand et Laplace, conseillers municipaux. Au début de la cérémonie, M. Émile Bollaert attaqua aux orgues une ouverture de belle envolée, puis M. Picard, ministre-officiant, récita, en hébreu la prière des Morts. Ce fut ensuite M. Poliakof, le grand rabbin de Lille, qui avec sa belle éloquence parla en termes émouvants de la Patrie, de cette France si chère, dit-il, aux Israélites parce que c’est le pays des sentiments généreux, le défenseur des faibles et des opprimés, la citadelle de la tolérance, de la liberté et de l’amour, de la fraternité ! Il continua en disant tout de qu’avait de noble l’idée de commémorer le souvenir de ceux qui sont morts pour la défense de cette chose sublime : la Patrie » (31 juillet 1925).

 

Une vision restreinte de la communauté
Que retenir de ce dépouillement de l’Univers Israélite ?
Sa lecture nous permet de mieux connaître la vie de la communauté juive de Dunkerque notamment pour la période 1900-1940. Pendant la Grande Guerre, les responsables de la communauté ont fait preuve de dévouement, de courage, de patriotisme et de sacrifice. On a pu également y lire – certes en pointillés – les carrières des militaires et des fonctionnaires de passage à Dunkerque et la forte intégration des membres de la communauté à la vie locale. Les Dunkerquois et les autorités officielles leur ont manifesté de la reconnaissance et de la compassion lors des cérémonies patriotiques et lors d’obsèques comme ceux des époux Picard.
On peut regretter cependant la trop grande focalisation sur quelques individus (Jonas Picard et Alexandre Gerschel) laissant dans l’ombre les autres membres de la communauté. Le nom d’un personnage comme Jean Pick n’apparaît pas dans le journal. Celui d’Albert Picard est à peine évoqué. Si le monde éducatif (les professeurs juifs du collège de Dunkerque) est assez abordé, on a peu d’informations sur les populations commerçantes et industrielles.
Les questions religieuses, politiques et sociales ne sont pas abordées au niveau local directement. Doit-on voir dans les thèmes des conférences des grands-rabbins Poliakof et Berman des sous-entendus en lien avec l’actualité ? Par contre, la prise de position d’un Alexandre Gerschel sur la question du prosélytisme catholique s’est heurté au conservatisme prudent de l’Univers Israélite.
On ne retrouve pas dans ce dernier de rapports d’actes antisémites à Dunkerque – alors que Les Archives Israélites nous informe d’un procès au sujet de la publication d’un bottin antisémite. Seule mention dans le périodique des tensions politiques avant la seconde guerre mondiale, l’affaire d’un individu, arrêté à Dunkerque en possession d’ « un stock important de tracts ventant tous les mérites du régime nazi », puis finalement relâché (23 juin 1939).
D’un point de vue plus général, on constate des imprécisions dans les informations communiquées (absence de prénom pour distinguer les homonymes, absence de dates précises). Les communications sont rarement signées (Ben Ammi, Un Lillois, Naphtali [Nephtalie Lévy], B. Jose), ce qui peut laisser penser que le journal ne disposait pas de véritables correspondants locaux.
Un grand nombre d’informations sur la communauté dunkerquoise (42%) concerne l’annonce des donations, de festivités pour la jeunesse israélite, des bar-mitzvah, des fiançailles et mariages d’un petit groupe de familles (les Gerschel-Bernard, les Stam, les Wormser, les Lévy). Doit-on y voir un entre-soi d’origine géographique9 ou/et une moindre grande intégration des nouveaux venus au sein la communauté ?

La lecture de l’Univers Israélite nous apporte de nombreuses informations. Elles ne sont suffisantes cependant si nous les confrontons à d’autres sources. Elles nous obligent aussi à être attentif à ce qui est dit et à ce qui n’est pas dit afin de pouvoir mieux connaître l’histoire de la communauté juive de Dunkerque.

 

Compléments
La consultation des Archives Israélites, l’autre grand titre de la presse juive, nous apporte quelques informations complémentaires notamment sur la création du premier lieu de culte. Le 13 mars 1880, un lieu de culte est inauguré par le grand-rabbin Lipman. M. Nestor Dreyfus, un généreux mécène, offrit à cette occasion un sepher richement habillé et orné, ainsi que la somme de 1000 francs pour contribuer à l’édification d’un temple à Dunkerque et 200 francs pour les pauvres. (25 mars 1880, p. 104). Le nom du ministre-officiant n’est pas cité. On apprend par contre dans le numéro en date du 29 septembre 1898 que la communauté est présidé par M. Goldberg et qu’un auparavant une plainte contre la publication du bottin antisémite avait été déposée en justice (7 janvier 1897, p. 3).

 

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Articles sur Dunkerque dans l’Univers Israelite
Auteur : Westhoekpedia – fichier : Excel

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Notes:
1. Lire à ce sujet, l’introduction au numéro consacré aux Aspects de la presse juive entre les deux guerres, in Archives Juives, 2003/1, Vol. 36, pp.4-9 : « il serait plus qu’utile par exemple d’engager des investigations sur les deux grands hebdomadaires de la communauté, Archives israélites (1840-1935) et L’Univers israélite qui, né en 1844 sous l’égide du Consistoire, ne disparaît qu’en 1940. Constamment cités, pillés même, par les historiens, ils n’ont suscité quasiment aucune curiosité à ce jour et nous ignorons presque tout de leur histoire interne. Même pour la période de l’entre-deux-guerres, nous avons échoué à trouver des auteurs susceptibles de relever le défi. Le fait est que la recherche sur la presse juive du XIXe siècle, qui hier fut l’objet de quelques tentatives, semble aujourd’hui au point mort ».
2. principalement des articles parus dans la revue Archives Juives en 2004, 2010 et 2018, et traitant des évènements des années 30 au prisme de l’Univers Israélite.
3. Notre étude malheureusement incomplète s’appuie sur la collection numérisée de l’Univers Israélite consultable sur les sites de la BNF : Gallica et RetroNews.
4. Seule mention trouvée à ce jour, la présence de Baruch Picard comme délégué de Dunkerque aux obsèques du grand-rabbin Benjamin Lipman (16 juin 1886, p. 603).
5. Souhaitée par le grand-rabbin de Lille et Alexandre Gerschel, président de l’association cultuelle.
6. Pendant la Grande Guerre, le temple a subi peu de dégâts (23 novembre 1917 et 21 juin 1918)
7. En 1929, les horaires sont légèrement modifiés : de 10H30 à 11H30
8. Il procédait à des funéraires au cimetière de Dunkerque quand un bombardement éclata. « La mitraille tombait autour de lui et le seul refuge qu’il put découvrir fut la fosse où le cercueil venait d’être descendu. Le lendemain, il se sentait atteint de la maladie du cœur qui ne le quitta plus » (3 mars 1939).
9. Alexandre Gerschel est né à Wissembourg (Bas-Rhin), sa femme Renée Bernard à Vesoul, son beau-fils, Pierre Bloch, à Mulhouse ; si Jules Wormser est né à Paris, sa femme est, quant à elle, originaire de Vesoul ; Jonas Picard vient de Rixheim (Haut-Rhin) et son successeur, Pierre Blum, d’Erstein (Bas-Rhin).

Consulté 63 fois, modifié le 8 mars 2020 - Imprimer cet article

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